« Black confederates » : des noirs dans les armées sudistes pendant la guerre de Sécession ?

Photo emblématique des

Photo emblématique des « Confédérés noirs… »

Petite remise en jambe d’été avec une question dont je constate depuis plusieurs mois l’étonnante récurrence dès qu’il est question de guerre de Sécession et d’esclavage : le mythe des soldats confédérés noirs, brandi par certains comme une preuve que la lutte des états sécessionnistes n’était décidément pas tant en lien avec l’esclavage qu’avec le patriotisme et le droit des états puisque, « comprenez vous », les noirs eux-mêmes étaient solidaires de la « cause ».

Disons le tout net, les causes et les racines de la Guerre de sécession sont assez complexes comme ça, et il s’agit ici d’un mythe qui, comme la plupart des mythes, hypertrophie néanmoins un soupçon de réalité pour mieux coller à une interprétation fortement biaisée de la guerre civile américaine. Ce mythe des « Confederate Blacks » a toutefois le mérite d’interroger sur une vraie question riche et complexe, celle de l’implication des noirs, volontaires ou contraints, dans l’effort de guerre confédéré ainsi que leur intégration dans la société sudiste, question que les simplifications outrancières et caricaturales de ces dernières années tendent à gommer comme en témoigne « l’hystérie » atteinte parfois ces dernières semaines aux Etats-Unis par la campagne anti « symboles sudistes » ayant suivi la tragédie  de Charleston.

... et sa version d'origine non truquée. Sans commentaire. L'unité a cependant bien existé sous commandement sudiste, une exception.

… et sa version d’origine non truquée, en compagnie de leur officier aussi incontestablement blanc que « yankee »

Qui sont donc ces « Black confederates » dont quelques bribes de témoignages décontextualisés et surexploités ou quelques cas aussi rares qu’emblématiques tentent de donner l’illusion d’un phénomène de masse ? Résumons donc rapidement la question : les Afro-américains combattant les armes à la main dans les rangs de la confédération constituent, dans le meilleur des cas, une minuscule poignée d’individus et ce dans des contextes singuliers; quelques rarissimes noirs « libres » (ils sont 250000 au Sud en 1860 pour 4 millions d’esclaves), socialement intégrés et parfois possesseurs d’esclaves eux-mêmes (aspects complexes et méconnus de la société sudiste) qui ont pu localement se comporter solidairement de leur communauté d’appartenance, tout comme certains esclaves montreront une fidélité « familiale » indéniable envers leurs maîtres. Au delà, et à l’inverse des 175 régiments et des 185000 noirs ayant combattu dans les armées nordistes (en grande majorité des anciens esclaves libérés ou en fuite puisque le Nord ne compte lui non plus en 1860 pas plus de 250000 noirs libres) les seules unités noires sudistes constituées font très pâle figure et apparaissent dans des contextes très précis et particuliers :

  • Le 1st Louisiana Native Guards, un régiment de milice composé par des membres de la communauté noire libre installée à la Nouvelle Orléans parfois depuis le début du XVIIIe siècle, se porte volontaire en 1861. Les autorités l’acceptent avec réticence et il fera pendant un an un service de représentation. L’armée confédérée refuse cependant de l’utiliser au front. Lorsque les Nordistes prennent la ville, l’unité change de camp et offre ses services au général Butler, d’abord tout aussi réticent à un emploi au feu. En 1863, le régiment, rejoint par deux autres, intègre les United States Colored Troops et fera campagne dans l’Ouest.
  • Deux compagnies noires sont levées en mars 1865 par le gouverneur de Virginie à Richmond alors même que la Confédération agonise. Elles sont le seul fruit d’une législation confédérée ambigue et tardive prévoyant d’armer 300000 esclaves pour compenser le déficit numérique de ses armées. Passé de justesse grâce au poids « moral » du général Lee mais violemment combattu par nombre de Sudistes, ce texte n’aura pas d’autres suites, faute de volonté et de temps. Les deux compagnies noires dont l’existence ne dépasse pas quelques jours ne verront d’ailleurs jamais le feu.
Marlboro_Jones

Marlboro Jones, icone des « black confederates » qui auraient pris fait et cause pour le Sud. En réalité, le domestique en campagne de son maître, Randal Jones, officier du 7e de cavalerie georgien.

Et… c’est à peu près tout. Qui sont alors les « dizaines de milliers de sudistes noirs » ayant prétendument servi dans les armées confédérées, antienne répétée à l’envi par une certaine littérature ? Ces invisibles sont des esclaves, dans leur immense majorité, « privés » ou « publics » : ceux ayant accompagné leurs maitres au camp comme serviteurs d’abord, comme c’est par exemple le cas de Robert E. Lee, accompagné par au moins deux esclaves (affranchis en 1862-63) d’Arlington, ainsi que son fils, conseiller de la présidence à Richmond, et ayant pour ordonnance le jeune Billy Taylor, lui aussi d’Arlington. Ceux ensuite, ayant été réquisitionnés, achetés ou loués par l’administration  pour accomplir diverses tâches au service de l’armée, comme la construction de baraquements, de retranchements, le transport des vivres ou l’entretien des voies ferrées. Beaucoup, dès qu’ils en auront l’occasion, gagneront les lignes nordistes, d’abord comme « contrebandes », puis comme auxiliaires des armées du Nord, à des tâches guère plus gratifiantes au demeurant que pour leurs anciens maîtres. Un grand nombre s’engagera dans les régiments de l’USCT.

Et je m’arrêterai là pour aujourd’hui. Pour avancer un peu sur cette question, on pourra commencer par se reporter à la page consacrée au sujet par l’excellente Encyclopedia Virginia ou en français cette non moins excellente mise au point sourcée du CCFF

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Les Poilus du Sud-Ouest à six mains (ou à trois bouches)

poilus allemaneFaute d’autre mise à jour par manque de temps ces dernières semaines, je profite de quelques instants de répit dominical pour mettre, un peu tardivement, en ligne le lien d’un podcast de la petite conférence-présentation faite à la librairie Mollat le 20 mars 2015 et consacrée aux Poilus du Sud-Ouest, avec la complicité de Josette Perromat et Didier Allemane, présentant quant à eux le Journal d’un mobilisé d’Auguste Allemane.

On me pardonnera les petites sorties de pistes dues à l’enthousiasme d’un échange spontané (Et notamment, oui, je sais : les Basses – Pyrénées). Les extraits du journal lus par Didier Allemane valent en revanche vraiment la peine d’être écoutés. Dommage enfin qu’il y manque les nombreux échanges avec le public qui ont suivi la présentation, mais que voulez-vous, on ne peut pas tout avoir.

Podcast Mollat, Josette Allemane-Perromat, Didier Allemane et Vincent Bernard, 20 mars 2015

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Avoir le choix dans la date : 7, 8 ou 9 mai 1945, la promesse est tenue #VEDay

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ANNONCE : Qui es-tu Kim ? Ma nouvelle biographie à paraître

KimElle vient d’arriver, toute chaude et soyeuse, la couverture de ma prochaine biographie à paraitre aux éditions Perein. Pour l’occasion, j’ai brièvement et provisoirement choisi de laisser de côté mes périodes fétiches et la médiocrité consternante de personnalités historiques surestimées pour me consacrer à scruter l’âme du plus grand homme du millénaire naissant, unanimement reconnu comme le plus grand génie du monde contemporain et de sa proche banlieue.

Qui es-tu Kim ? Heurts et malheurs d’une vie d’abnégation et de sacrifice juché au sommet de l’histoire au service du Juche. En exclusivité pour les lecteurs du Cliophage.

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Le conflit le plus meutrier de l’histoire américaine ? Plus encore qu’on ne le pensait…

civil-war-soldiersL’estimation des pertes humaines de la Guerre de Sécession (1861-1865) a bien évidemment fait l’objet de nombreuses interrogations dès la fin du conflit.

Si le chiffre des victimes civiles, d’ailleurs très inférieur à celui de militaires comme lors de tous les grands conflits jusqu’à la Grande guerre, n’a jamais pu être vraiment déterminé, celui des morts militaires de l’Union est depuis les années d’après guerre précisément connu à partir de l’étude minutieuse d’abondantes archives.

Il s’établit précisément à 360222 morts en 4 ans, dont environ un tiers au combat, deux-tiers de maladie. Côté Confédéré, si quantité d’archives ont été préservées et publiées elles-aussi dès les années 1880-90 – dont des rapports d’opérations et des états de situation ponctuels très complets – d’autres ont irrémédiablement disparu. On ignore dès lors des chiffres clefs comme le nombre total de soldats enrolés sous l’uniforme gris (estimé en moyenne entre 900 000 et 1 million, contre environ 2,1 millions sous l’uniforme bleu) ou le bilan global des pertes confédérées.

GettysburgEn revanche, on savait assez précisément depuis une étude minutieuse de William F. Fox  en 1889 (Regimental Losses in the civil War) le chiffre des pertes au combat, en compilant les rapports de situation : 94000 tués. En extrapolant la proportion de morts de maladie connue dans le camp nordiste, les historiens s’étaient donc accordés faute de mieux à une estimation de 260000 morts sudistes. 360000 + 260000 = 620000. Voilà le bilan de la guerre de Sécession tel que repris par tous les historiens pendant plus d’un siècle.

Or, il apparaît depuis une étude d’un historien démographe universitaire new yorkais, J. David Hacker en 2012, que ce bilan aurait été sous estimé dans une proportion difficilement quantifiable mais sans doute de l’ordre de 20%. Examinant minutieusement les données de recensement aujourd’hui numérisées et donc beaucoup plus facilement exploitables, et en se basant sur un certain nombre de facteurs telle la surmortalité par maladie des ruraux – très majoritaires dans les armées du Sud – Hacker en arrive à la conclusion que le nombre de morts, notamment confédérés, serait beaucoup plus élevé. Au total et selon ses calculs, la Guerre de Sécession aurait en réalité tué entre 650000 et 850000 Américains, soit, en restant au milieu de cette fourchette d’incertitude, 750000, nouvelle estimation aujourd’hui très largement acceptée dans la communauté historienne américaine.

cemeteryVoilà comment d’un chiffre assez précis mais méthodologiquement discutable, on est passé à une réévaluation beaucoup plus scientifique, mais finalement moins précise. En tout état de cause, et outre la découverte en elle-même, le fait n’est pas neutre. « 20% de morts supplémentaires » écrit le professeur Hacker, « c’est au moins 37000 veuves et 90000 orphelins de plus » dans la période cruciale de l’après-guerre. Et dans un conflit déjà entré dans l’histoire comme le plus meurtrier de l’histoire américaine – 2% de la population de 1860 et un quart des hommes blancs du Sud selon l’ancienne estimation, proportion d’autant plus élevée désormais – la perspective à la fois historique et mémorielle est loin d’être anecdotique.

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Nouveaux numéros de 2GM : Occupation à l’Ouest, face à face à l’Est

Ce mois ci je signale la présence simultanée en kiosque de deux beaux numéros du magazine 2e Guerre Mondiale (éditions Mars & Clio) avec lequel j’ai le plaisir de collaborer.

2GMT38_CouvC1Le numéro Thématique 38 déjà disponible depuis quelques jours traite d’un aspect qui, je l’espère trouvera grâce aux yeux des lecteurs se plaignant à l’occasion de la trop grande récurrence de certains sujets jugés « vendeurs ». Il s’agit ici sur 84 pages de brosser un tableau nécessairement un peu rapide mais aussi complet et didactique que possible des différentes dimensions de l’occupation militaire allemande en France entre 1940 et 1945, et de leur évolution dans le temps, jusqu’aux combats de la libération et les fameuses « poches de l’Atlantique » de 1945.

A noter pour vous faire une idée, qu’une recension de ce numéro est disponible sur le blog de Guerres et Conflits.

2GM59_C1Le numéro 59 dont j’ai rédigé le dossier tente quant à lui de faire le point sur le face à face du printemps 1941 entre les deux « superpuissances » militaires du moment : la Wehrmacht, alors en pleine concentration à l’Est en vue de l’opération Barbarossa, et l’Armée rouge (RKKA) elle-même en plein coeur d’une recomposition massive mais disposant d’ores et déjà d’un potentiel que beaucoup ne soupçonnent pas, tant les désastres subis à l’été 1941 ont brouillé son image. A noter que ce numéro, le dernier (collector ?) d’une ancienne formule qui va évoluer à partir du numéro 60, en particulier par le biais de rubriques plus nombreuses et plus variées,  aborde également plusieurs thèmes rarement traités et méritant le détour : la campagne de 1940 vu par le prisme de l’armée belge, ou l’invasion par l’URSS de la Pologne orientale, sujet encore aujourd’hui particulièrement sensible.

Pour ce numéro 59, rendez-vous en kiosque le 8 avril.

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Bordeaux : Des Poilus à la librairie Mollat le 20 mars

SOIREE MOLLAT 20 mars

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Citation du jour : le Tank, ce héros…

Une description du char dont je n’ai pas pu retrouver ni confirmer la source mais que je vous livre tout de même, tant son cynisme a le mérite de remettre quelques réalités simples en place en matière de blindés :

DESERT STORM« Les chars sont des cibles facilement identifiées, facilement engagées et très craintes, attirant tout le feu sur le champ de bataille. Tout bien considéré, un char n’est qu’une petite boite d’acier où l’on entasse des substances explosives et inflammables et qui se transforme facilement en crématorium mobile pour son équipage hautement qualifié ».

Général S. Bidwell

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Indispensable : « Une histoire du IIIe Reich » (François Delpla)

Delpla 3e reichdelplaFrançois Delpla, Une Histoire du IIIe Reich. « Une synthèse exhaustive » nous dit l’éditeur, Perrin. Exhaustive, peut-être pas. Mais unique et essentielle, assurément, invitant à redécouvrir les rouages de la machine nazie, de sa singularité, de son imprégnation de la société allemande des années noires et de son degré de contrôle par Adolf Hitler.

De ce fait, c’est toute l’histoire du grand drame du XXe siècle qui est revisité à la lumière de sources nombreuses, parfois inédites, souvent négligées, selon un schéma d’interprétation, un « ciment » historique propre : la mise en scène par Hitler pendant une longue décennie d’un plan parfaitement arrêté et cohérent déjà présenté pour qui sait le voir dans les pages de Mein Kampf, authentique programme politique où l’on ne voit encore souvent qu’un pamphlet de jeunesse hystérique et délirant.

churchill

Partant d’une intution proprement historienne acquise au fil des années de recherche tout particulièrement sur la « charnière » de 1939-40, de la déclaration de guerre au raidissement provisoirement solitaire de l’Angleterre (churchilienne) en passant par le spectaculaire effondrement français, Delpla revisite et réarticule cette histoire selon cette grille de lecture qui peut apparaitre il est vrai au lecteur un peu étourdi ou peu concerné par la bataille historiographique entre écoles fonctionnaliste et intentionnaliste*, tour à tour d’une extrême pertinence ou d’une centralité discutable.

Hitler

Peu importe d’ailleurs si Delpla a raison sur toutes les pistes qu’il ouvre en invitant le lecteur à le suivre. Il est des ouvrages qui bousculent les certitudes et des historiens dont l’oeuvre singulière mérite de marquer leur époque. La simple lecture de la bibliographie de l’auteur rappellerait à ceux qui pourraient en douter l’extrême richesse de son apport depuis plus de deux décennies, et ce bien au-delà des éventuels tatonnements de recherches constamment soumises au débat : Qui a tué Mandel ? Churchill et Hitler; Churchill et les Français; la face caché de 1940 ou encore sa biographie d’Hitler récemment rééditée. Ces ouvrages n’ont pas toujours eu l’écho que leur importance méritait, peut-être parce l’homme, sa personnalité et son parcours – Un normalien venu à l’histoire sur le tard et aujourd’hui Docteur HDR – sont atypiques; peut-être pour des questions d’écume, d’air du temps, de difficulté à appréhender ou seulement à envisager la complexité d’une époque au delà des prismes rassurants et conformes à nos présupposés…

On ne saurait écrire plus nettement que François Delpla et son Histoire du IIIe Reich méritent donc de figurer dans la bibliothèque de tous ceux se targuant de « connaître » l’histoire du nazisme et celle la Seconde guerre mondiale, tant sa connaissance à la fois globale et fine de l’époque, de ses rouages et de ses principaux acteurs ne trouve pas aisément compétiteur. Où la morale et l’humanité affolées sont tentées de se rassurer en voyant dans le nazisme une folie brouillonne et assassine agissant par impulsions irrationnelles; où elles voient « la bête immonde » sur le point de surgir en tout temps et tout lieu, l’ouvrage de François Delpla présente par dissection un système et un projet uniques, portés par une personnalité unique, d’une extrême cohérence et logique interne, jusque dans sa postérité, écrasante et structurante dans les consciences encore aujourd’hui, et pour cause. Le « mal » et le « Diable » en deviennent d’autant plus effrayants qu’ils sont loin de la médiocrité où l’on aimerait  les cantonner.

armistice Le IIIe Reich nazi n’est pas seulement l’hydre de temps de guerre ainsi que l’illustrent les 300 premières pages (sur 500 environ) consacrées aux années de conquête, d’installation tentaculaire du pouvoir hitlérien puis de préparation à une conflagration présentée comme non seulement inévitable mais programmée.

L’ouvrage se divise en treize chapitres chronologiques aux titres rarement factuels (La prise de pouvoir 1919-1933), et bien plus souvent évocateurs de la démonstration de l’auteur (Les chaines qu’on met à bas sept. 34-mars 36; La diversion espagnole 36-37; La consécration manquée sept.39 – juillet 40 – chapitre central et fondateur ; Enlisement et tueries 1942; Diviser à toutes forces 1943…) Comment l’autodidacte Hitler longtemps présenté comme humainement perdu, artistiquement médiocre, capricieux et vélléitaire parvient-il à se hisser à la tête d’un état parmi les plus modernes et cultivés pour en modeler non seulement les contours mais les structures et le peuple en vue d’un projet délirant et mortifère ? « Pourquoi lui ? » Se poser ces questions c’est déjà déceler l’incohérence liminaire de l’appréciation « classique » de l’homme.

Pour François Delpla, Hitler frappé très tôt d’une forme de délire obsessionnel antisémite singulier toujours conservé, a eu un plan et une vision, suivis malgré les revers et les circonstances jusqu’à l’extrême fin et peut-être au delà, moyennant un art de la mise en scène et de la manipulation consommé que peu osent lui préter autrement que de façon épisodique, de peur sans doute de risquer de parer le « monstre » d’un vernis trop fascinant.

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Caricature du Canard enchainé en 1939

La vague sombre des années grises a t’elle porté le nazisme ou est-ce le nazisme, consubstantiel de la personne d’Hitler, qui a fait lever la vague en lui inoculant un venin aussi unique que mortel ? Hitler veut-il vraiment la guerre en 1939 ? Et quelle guerre, contre qui, jusqu’où et pourquoi ? « Visait-il une domination planétaire ou seulement européenne ? Avait-il l’intention bien arrêtée de se battre contre la France ? » Et cette guerre, ce pari, aurait-il pu les remporter brutalement, « rafler la mise » selon le mot du Comte Ciano à l’orée du tragique été 40 ? Pourquoi a t-il échoué ? Là sont des questions centrales dont on peut débattre mais auxquelles François Delpla apporte des réponses neuves âprement défendues document en main, où plus d’un demi-siècle d’historiographie* a d’abord vu, et peut continuer à voir, une sorte de succession de contingences conjoncturelles et de concours de circonstances.

Nul prétendant être au fait de l’histoire du IIIe Reich et de la 2e guerre mondiale ne devrait se dispenser de la lecture attentive de cet ouvrage, fut-ce pour en critiquer et n’en pas partager certains développements et certaines approches. Il est quoi qu’il en soit impossible d’en sortir sans un oeil neuf sur une foule d’épisodes clefs prétendument bien connus de la période, avec une hauteur de vue générale que la grande segmentation et polarisation de l’historiographie de ces dernières années ne semble pas toujours favoriser.

Delpla (F), Une Histoire du IIIe Reich, Perrin, 2014, 527pp – ISBN 978-2262036423

* L’école fonctionnaliste, longtemps majoritaire, voit dans la politique nazie, largement incontrôlée, une succession d’à-coups et de fuites en avant dictées par les circonstances. Les intentionnalistes y voient un projet prè-programmé dès les pages de Mein Kampf. La nouvelle génération d’historiens du nazisme a tendance à chercher la synthèse de ces deux approches jadis affrontées.  

Churchill Hitler

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Viva el general presidente, pas toujours où l’on croit

viva alcazarL’association des mots « militaire » et « politique » fait assez rarement naître spontanément des images de démocratie heureuse et apaisée. « La guerre est chose trop sérieuse pour être laissée aux militaires » persiflait Clemenceau. Et la politique ?

tapiocaIl est vrai que des militaires accédant au sommet du pouvoir exécutif, on conserve quelques saisissants exemples assez peu compatibles avec un authentique idéal démocratique. Il suffira de mentionner sans esprit de hiérarchie Bonaparte, Franco, Pétain, Horthy, Antonescu, Jaruzelski, Pinochet, les « colonels » (puisque la Grèce est d’actualité); et que dire des éternelles querelles entre le général Alcazar et le général Tapioca… (ou plus historiquement et largement, la longue histoire des pronuciamientos du monde latino américain comme de certaines républiques africaines).

Et pourtant, tout ceci tient, aussi, d’une certaine fantasmatique simplificatrice. Le général de Gaulle malgré une vision « forte » du pouvoir exécutif a t-il jamais basculé dans la dictature ? La démocratie portugaise ne fut-elle pas restaurée par une poignée d’officiers subalternes ? Bolivar ne fut-il pas « el libertador » de l’Amérique latine ? Estiguarribia, vainqueur de la guerre du Chaco, ne fut-il pas président élu du Paraguay ? Le maréchal-président MacMahon put-il empêcher la République de s’installer ? Boulanger n’a t-il pas renoncé à la renverser ? Bref, rien n’est si simple.

Les Etats-Unis, terre de liberté et de… généraux-présidents :

Presidential-seal_us_militaryMais l’exemple le plus frappant de la présence régulière de militaires au sommet de l’état sans incompatibilité démocratique manifeste est sans doute celui des Etats-Unis. Il est ironique de lire sous la plume d’Elisée Reclus en 1865 que beaucoup s’étaient convaincus pendant la guerre de Sécession que la démocratie américaine était inévitablement vouée à disparaître sous la botte d’un général victorieux, tant ce mécanisme semblait paraitre naturel aux contemporains du vieux continent. Or, on peut au contraire être frappé par un double phénomène singulier : 1) l’incroyable stabilité de la démocratie américaine en dépit de plusieurs « secousses » historiques de grande ampleur, dont une ayant failli sonner la partition du pays. 2) l’étonnante récurrence de l’uniforme (certes remisé dans un placard pour l’occasion) dans les hautes sphères politiques du pays : sur les 44 présidents s’étant succédés en un peu plus de deux siècles à la tête de l’exécutif américain, 30 ont été officiers dans l’armée ou dans la marine dont pas moins de 12 ont porté à un moment ou un autre un uniforme étoilé de général. Et l’on n’évoquera pas ici ceux qui « auraient pu » être présidents mais ne furent que des candidats malheureux, tel Winfield Scott ou George McClellan, ou auraient pu concourir mais ne le voulurent pas, tel Douglas MacArthur. Or loin d’être, le plus souvent, de simple façade, cette carrière militaire, fut-elle parfois brève, s’est généralement doublée d’une expérience réélle et directe du service actif et du combat.

Petit tour d’horizon vaguement prosopographique :

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George Washington

A tout seigneur tout honneur : George Washington, « père de la nation », général en chef de l’armée continentale lors de la Révolution fut le premier élu de l’exécutif américain. En 1976, un vote spécial de la représentation nationale l’éleva à titre posthume au rang de general of the armies, plus haut rang possible dans la hiérarchie militaire américaine, équivalent à la dignité européenne de Maréchal et dont le seul autre bénéficiaire est John Pershing, en récompense de son rôle de général en chef des armées américaines pendant la Première guerre mondiale.

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Dwight Eisenhower

Vient ensuite dans l’ordre hiérarchique Dwight D. Eisenhower simple colonel de l’US Army en 1941, quatre ans plus tard General of the Army (général d’armée, cinq étoiles) pour avoir conduit victorieusement la campagne alliée en Europe pendant la Seconde guerre mondiale. Il est élu président des Etats-Unis sous l’étiquette du parti Républicain en 1952 puis réélu en 1956.

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Ulysses Grant

Au troisième rang se trouve Ulysses S. Grant, simple capitaine démissionnaire de l’armée régulière avant la Guerre de Sécession, général en 1861, lieutenant-général (général de corps d’armée, grade alors le plus élevé existant à l’époque) en 1863, general of the Army en 1866, élu président des Etats-Unis en 1868 et réélu en 1872.

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Zachary Taylor

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Andrew Jackson

Au delà de ces trois figures célèbres et emblématiques de l’histoire américaine, neuf autres, sans doute moins familières du public français, ont également porté les étoiles de général avant leur mandat présidentiel : Andrew Jackson, major-général de la guerre de 1812, vainqueur de la bataille de la Nouvelle Orléans en 1815, et 7e président américain (1829-1837) et qui avait commencé sa carrière à 13 ans comme estafette; mais aussi le très éphémère William Harrison (9e président, pendant quelques jours en 1841), Zacharie Taylor, héros de la guerre du Mexique mort après un peu plus d’un an de mandat en 1850, Rutherford Hayes successeur de Grant et major-général pendant la guerre de Sécession, ou James Garfield, héros de la bataille de la Chickamauga en 1863, 20e président, assassiné après six mois de mandat en 1881. Franklin Pierce, Andrew Johnson, vice-président et successeur de Lincoln, Chester Arthur et Benjamin Harrison auront par ailleurs tous bénéficié du grade de général de brigade (brigadier-general), que ce soit à titre régulier, dans l’armée volontaire ou dans la milice de leurs états respectifs.

theodore roosevelt

Teddy « bear » Roosevelt, colonel de cavalerie et héros de la charge de la colline de San Juan à Cuba en 1898, président des USA de 1901 à 1909

Par ailleurs, on notera que onze autres présidents américains, dont Theodore Roosevelt, Harry Truman, Richard Nixon ou Gerald Ford – le premier titulaire de la prestigieuse médaille d’honneur du congrès pour la guerre contre l’Espagne de 1898 – furent à un moment ou un autre officiers supérieurs, et six (dont John Kennedy, Jimmy Carter, Ronald Reagan, et George Bush père et fils officiers subalternes, mobilisés au cours de la 2e guerre mondiale, de celle de Corée ou du Vietnam). Enfin, deux (James Buchanan, et Abraham Lincoln) auront été de simples soldats engagés volontaires, l’un au cours de la guerre de 1812 l’autre lors de la guerre du Faucon Noir en 1832.

Au total, seuls douze présidents des Etats-Unis, soit à peine plus d’un quart, dont les plus célèbres sont Woodrow Wilson (celui des quatorze points), Edgar Hoover, Franklin Roosevelt, Bill Clinton ou Barrack Obama n’auront jamais à un titre ou un autre porté l’uniforme de leur pays.

La prochaine fois (peut-être), l’étonnante stabilité de la démocratie américaine en dépit de l’étonnante récurrence des assassinats, ou tentatives d’assassinat, de ses présidents.

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