La Marne, 1914 : au delà du miracle

C’est depuis l’origine un lieu commun mémoriel de considérer la victoire de la Marne de septembre 1914 comme un « miracle » renversant une situation au mieux compromise en profitant d’un singulier Deus ex Machina : un petit tas d’officiers Allemands (Moltke chef d’Etat-major de l’OHL, Kluck et/ou Bülow commandants les deux principales armées de l’aile marchante, et/ou le colonel Hentsch tirant les ficelles de l’Etat-major général et ordonnant la retraite – rayez les mentions inutiles) se prenant les pieds dans le tapis d’une offensive pourtant minutieusement planifiée depuis vingt ans à l’inspiration de tonton Schlieffen.

Le problème avec les miracles, c’est qu’ils se suffisent à eux-mêmes. L’adversaire commet une erreur, Joffre en profite pour contre-attaquer (à coups de taxis croient encore beaucoup de gens) et Kluck se lamente de la volte-face française pas « prévue dans les écoles de guerre ». Dossier clos, fin de l’histoire et vrai début de la « Grande guerre ».

Or, Sylvain Ferreira, déjà auteur d’une très intéressante petite étude sur les Dardannelles dans la même collection nous présente avec sa verve habituelle, claire et efficace, si parfois un peu abrupte, une toute autre perspective de la bataille dans cet ouvrage original pouvant apparaître anachronique dans les termes mais pas dans les réalités de terrain : l’émergence empirique au sein du commandement français et de son général en chef Joffre en particulier, de ce qu’on appellera plus tard « l’art opératif », c’est à dire la capacité à conduire activement l’ensemble des opérations en temps réel en coordonnant ses moyens vers’un objectif intermédiaire placé entre la simple gestion tactique sur le champ de bataille et la stratégie, objectif final de la guerre. Cette capacité de gestion « hors de vue » d’une bataille multiple et évolutive prolongeant en quelque sorte la « grande tactique » de Guibert et Napoléon (concentration de forces dispersées au point décisif) était difficilement accessible jusque là, et ne sera pas (ou peu) théorisée avant les années 1930 en URSS.

Elle est pourtant peu à peu permise en pratique dès la seconde moitié du XIXe siècle par les moyens d’observation, de communication et de liaison modernes (ballons, télégraphe, voies ferrées,  bientôt radios, véhicules, avions…). Dans une certaine mesure, U.S Grant en 1864-1865 ou Moltke (l’ancien) en 1870 s’y essayent déjà, de même que Joffre dès le mois d’août lorsqu’il modifie (insuffisamment) son plan en « basculant » en quelques jours une partie de ses forces (dont le XVIIIe Corps d’armée, les « Poilus du Sud-Ouest » (j’ai réussi à le placer)) vers son aile gauche. En d’autres termes, ce ne sont pas des erreurs ponctuelles allemandes qui sont cause de l’échec sur la Marne, pas plus que l’intervention du destin, c’est une défaillance structurelle de l’OHL, pourtant référence professionnelle de son époque, incapable de s’adapter efficacement à une situation changeante, alors que du côté français et singulièrement de Joffre, on fait preuve au contraire, « de manière empirique, d’une bien meilleure gestion opérationnelle », malgré, là aussi, d’évidentes erreurs d’appréciation qu’il ne faut pas ignorer.

Force est de constater que la démonstration est efficace. La bataille, si décisive pour la suite de la guerre, est ici résolument vue « d’en haut », interrogeant les mécanismes de décision des état-majors, leurs blocages et leurs limites, remis en contexte des évolutions profondes – si pas toujours conscientes – de « l’art de la guerre » en une phase pouvant être qualifiée de « proto-opératique ». Il est évident qu’une centaine de pages (agrémentées d’une belle illustration centrale) n’épuisent pas la question ni ne permettent un niveau de détail tactique que l’on trouvera par ailleurs dans d’innombrables ouvrages, anciens ou plus récents, consacrés à la bataille et qu’un tel reproche serait assez injuste. Son grand intérêt est justement sa problématique originale, à laquelle l’auteur, qualité somme toute assez rare, se tient sans se disperser, et qui invite à redécouvrir l’épisode, sa genèse, son contexte et ses acteurs avec un œil neuf.

Ferreira (S), La Marne, une victoire opérationnelle, 5-12 septembre 1914, coll. Illustoria, Lemme Edit, 114pp. ISBN 978-2-917575-62-8

 

Publicités

A propos Cliophage

Historien et Journaliste; Spécialiste d'histoire militaire contemporaine (XIXe - XXe siècle), défense & plus si affinités
Cet article, publié dans 1ère guerre mondiale, Histoire militaire XIXe, Histoire militaire XXe, Publications, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour La Marne, 1914 : au delà du miracle

  1. Les généraux français n’était pas tout le temps aussi timoré que l’on écrit actuellement. Mais face à une puissance de feu aussi dévastatrice, toute les options conduisaient à des pertes gigantesques. La Marne est l’un des derniers exemplaires réussit de la guerre de mouvement avec des tactiques  »d’avant guerre » jusqu’à la puissance de l’artillerie à outrance et les blindés de 1917

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s