Indispensable : « Une histoire du IIIe Reich » (François Delpla)

Delpla 3e reichdelplaFrançois Delpla, Une Histoire du IIIe Reich. « Une synthèse exhaustive » nous dit l’éditeur, Perrin. Exhaustive, peut-être pas. Mais unique et essentielle, assurément, invitant à redécouvrir les rouages de la machine nazie, de sa singularité, de son imprégnation de la société allemande des années noires et de son degré de contrôle par Adolf Hitler.

De ce fait, c’est toute l’histoire du grand drame du XXe siècle qui est revisité à la lumière de sources nombreuses, parfois inédites, souvent négligées, selon un schéma d’interprétation, un « ciment » historique propre : la mise en scène par Hitler pendant une longue décennie d’un plan parfaitement arrêté et cohérent déjà présenté pour qui sait le voir dans les pages de Mein Kampf, authentique programme politique où l’on ne voit encore souvent qu’un pamphlet de jeunesse hystérique et délirant.

churchill

Partant d’une intution proprement historienne acquise au fil des années de recherche tout particulièrement sur la « charnière » de 1939-40, de la déclaration de guerre au raidissement provisoirement solitaire de l’Angleterre (churchilienne) en passant par le spectaculaire effondrement français, Delpla revisite et réarticule cette histoire selon cette grille de lecture qui peut apparaitre il est vrai au lecteur un peu étourdi ou peu concerné par la bataille historiographique entre écoles fonctionnaliste et intentionnaliste*, tour à tour d’une extrême pertinence ou d’une centralité discutable.

Hitler

Peu importe d’ailleurs si Delpla a raison sur toutes les pistes qu’il ouvre en invitant le lecteur à le suivre. Il est des ouvrages qui bousculent les certitudes et des historiens dont l’oeuvre singulière mérite de marquer leur époque. La simple lecture de la bibliographie de l’auteur rappellerait à ceux qui pourraient en douter l’extrême richesse de son apport depuis plus de deux décennies, et ce bien au-delà des éventuels tatonnements de recherches constamment soumises au débat : Qui a tué Mandel ? Churchill et Hitler; Churchill et les Français; la face caché de 1940 ou encore sa biographie d’Hitler récemment rééditée. Ces ouvrages n’ont pas toujours eu l’écho que leur importance méritait, peut-être parce l’homme, sa personnalité et son parcours – Un normalien venu à l’histoire sur le tard et aujourd’hui Docteur HDR – sont atypiques; peut-être pour des questions d’écume, d’air du temps, de difficulté à appréhender ou seulement à envisager la complexité d’une époque au delà des prismes rassurants et conformes à nos présupposés…

On ne saurait écrire plus nettement que François Delpla et son Histoire du IIIe Reich méritent donc de figurer dans la bibliothèque de tous ceux se targuant de « connaître » l’histoire du nazisme et celle la Seconde guerre mondiale, tant sa connaissance à la fois globale et fine de l’époque, de ses rouages et de ses principaux acteurs ne trouve pas aisément compétiteur. Où la morale et l’humanité affolées sont tentées de se rassurer en voyant dans le nazisme une folie brouillonne et assassine agissant par impulsions irrationnelles; où elles voient « la bête immonde » sur le point de surgir en tout temps et tout lieu, l’ouvrage de François Delpla présente par dissection un système et un projet uniques, portés par une personnalité unique, d’une extrême cohérence et logique interne, jusque dans sa postérité, écrasante et structurante dans les consciences encore aujourd’hui, et pour cause. Le « mal » et le « Diable » en deviennent d’autant plus effrayants qu’ils sont loin de la médiocrité où l’on aimerait  les cantonner.

armistice Le IIIe Reich nazi n’est pas seulement l’hydre de temps de guerre ainsi que l’illustrent les 300 premières pages (sur 500 environ) consacrées aux années de conquête, d’installation tentaculaire du pouvoir hitlérien puis de préparation à une conflagration présentée comme non seulement inévitable mais programmée.

L’ouvrage se divise en treize chapitres chronologiques aux titres rarement factuels (La prise de pouvoir 1919-1933), et bien plus souvent évocateurs de la démonstration de l’auteur (Les chaines qu’on met à bas sept. 34-mars 36; La diversion espagnole 36-37; La consécration manquée sept.39 – juillet 40 – chapitre central et fondateur ; Enlisement et tueries 1942; Diviser à toutes forces 1943…) Comment l’autodidacte Hitler longtemps présenté comme humainement perdu, artistiquement médiocre, capricieux et vélléitaire parvient-il à se hisser à la tête d’un état parmi les plus modernes et cultivés pour en modeler non seulement les contours mais les structures et le peuple en vue d’un projet délirant et mortifère ? « Pourquoi lui ? » Se poser ces questions c’est déjà déceler l’incohérence liminaire de l’appréciation « classique » de l’homme.

Pour François Delpla, Hitler frappé très tôt d’une forme de délire obsessionnel antisémite singulier toujours conservé, a eu un plan et une vision, suivis malgré les revers et les circonstances jusqu’à l’extrême fin et peut-être au delà, moyennant un art de la mise en scène et de la manipulation consommé que peu osent lui préter autrement que de façon épisodique, de peur sans doute de risquer de parer le « monstre » d’un vernis trop fascinant.

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Caricature du Canard enchainé en 1939

La vague sombre des années grises a t’elle porté le nazisme ou est-ce le nazisme, consubstantiel de la personne d’Hitler, qui a fait lever la vague en lui inoculant un venin aussi unique que mortel ? Hitler veut-il vraiment la guerre en 1939 ? Et quelle guerre, contre qui, jusqu’où et pourquoi ? « Visait-il une domination planétaire ou seulement européenne ? Avait-il l’intention bien arrêtée de se battre contre la France ? » Et cette guerre, ce pari, aurait-il pu les remporter brutalement, « rafler la mise » selon le mot du Comte Ciano à l’orée du tragique été 40 ? Pourquoi a t-il échoué ? Là sont des questions centrales dont on peut débattre mais auxquelles François Delpla apporte des réponses neuves âprement défendues document en main, où plus d’un demi-siècle d’historiographie* a d’abord vu, et peut continuer à voir, une sorte de succession de contingences conjoncturelles et de concours de circonstances.

Nul prétendant être au fait de l’histoire du IIIe Reich et de la 2e guerre mondiale ne devrait se dispenser de la lecture attentive de cet ouvrage, fut-ce pour en critiquer et n’en pas partager certains développements et certaines approches. Il est quoi qu’il en soit impossible d’en sortir sans un oeil neuf sur une foule d’épisodes clefs prétendument bien connus de la période, avec une hauteur de vue générale que la grande segmentation et polarisation de l’historiographie de ces dernières années ne semble pas toujours favoriser.

Delpla (F), Une Histoire du IIIe Reich, Perrin, 2014, 527pp – ISBN 978-2262036423

* L’école fonctionnaliste, longtemps majoritaire, voit dans la politique nazie, largement incontrôlée, une succession d’à-coups et de fuites en avant dictées par les circonstances. Les intentionnalistes y voient un projet prè-programmé dès les pages de Mein Kampf. La nouvelle génération d’historiens du nazisme a tendance à chercher la synthèse de ces deux approches jadis affrontées.  

Churchill Hitler

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A propos Cliophage

Historien et Journaliste; Spécialiste d'histoire militaire contemporaine (XIXe - XXe siècle), défense & plus si affinités
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4 commentaires pour Indispensable : « Une histoire du IIIe Reich » (François Delpla)

  1. Albert dit :

    Un sentiment de « dommage, ça aurait pu être bien fait » à la lecture de cette critique. On entend bien l’avis du critique quant à l’intérêt du livre (c’est répété un paragraphe sur deux), mais on n’arrive pas à comprendre pourquoi. Le critique parle de la carrière de l’auteur, des écoles historiographiques, et répète ce qu’on peut lire des thèses de l’auteur ailleurs. Sur ce qui est spécifique à ce livre, il n’y a que la copie de la table des matières, et surtout aucun exemple de ces « développements neufs » ou « approches originales » de l’auteur.

    On finit pas avoir la sensation d’une critique de complaisance: j’en dis du bien car c’est un copain / un éditeur que j’aime bien (ou car je veux continuer à recevoir des SP), mais en fait je n’aime pas le texte – si bien que je n’arrive pas à mentionner un exemple concret où le texte m’a marqué.

    Une autre hypothèse… est que le critique n’a pas lu le livre…

    • Cliophage dit :

      A commentaire franc et brut, réponse identique.

      1) Loupé. Ni l’auteur ni l’éditeur ne m’ont adressé le livre en SP. Une rédaction de magazine me l’a transmis pour recension.

      2) Je lis et j’ai lu l’auteur, pas tout mais beaucoup, depuis nombre d’années; cet ouvrage, bien evidemment, compris. D’où me concernant un sentiment « d’entendu » dans ma rédaction; ce n’est certes pas très adroit et conduit certains critiques de critiques à des sous-entendus désagréables. C’est en partie ma faute donc, tant pis pour moi.

      3) J’ai travaillé à une époque avec François Delpla. Nous nous connaissons donc un peu sans pouvoir dire être amis. J’ai de la sympathie pour son infatigable combat pour mettre sur la table des questions que l’on croit bien connues et comprises et qui ne le sont pas, même si je suis loin, très loin, et nous en avons abondemment discuté encore très récemment, de partager l’ensemble de ses points de vue. Complaisance ? Ce serait dire un bien que je ne pense pas. Cet ouvrage, et les autres, celui-là sans doute plus que les autres en ce qu’il est une synthèse d’années de reflexion et d’analyses, méritent d’être lus, bien au delà de l’audience restreinte qui lui semble réservée. Par ailleurs, fouillez un peu les archives de ce petit blog, et vous me trouverez toujours en posture « valorisante » pour l’auteur, autant que faire ce peut, et sans rapport ni lien avec une quelconque connaissance personnelle encore moins une réception de SP. Je respecte le travail des autres, voilà tout, et il est rare qu’il n’y ait rien à sauver. Hypothèse : vous préférez les critiques « saignantes » où le coup de lance bien ajusté passe pour un gage d’indépendance. C’est votre affaire.

      4) La « carrière » de l’auteur est évoquée parce que la plupart des critiques internautiques de FD tombent, à court d’arguments ou de patience, un moment ou un autre dans une forme d’ad hominem (j’en ai même été coupable moi-même). Toutes choses que j’avais en tête à la rédaction du billet. Posture sans doute un peu « défensive » par transfert. C’est discutable, mais c’est ainsi. Je n’ai rien du tout à gagner à valoriser publiquement le travail de FD, bien au contraire, si ce n’est la satisfaction de contribuer très modestement à éclairer un travail qui tout simplement le mérite.

      5) J’aurais certes pu préciser un ou deux exemples, et croyais d’ailleurs l’avoir fait; j’accepte la remarque. Le Haltbefehl et ses causes, les manipulations himmlériennes, le « bluff » supposé de la bataille d’Angleterre, les faux semblants de la relation Hitler-Speer, la datation de l’antisémitisme d’Hitler and so on. Je ne « fiche » pas les ouvrages ici à la manière d’un agrégatif en révision, j’invite les lecteurs à les découvrir, et en l’espèce à revisiter les méandres souterrains de certains événements de la guerre sous une nouvelle lumière, au minimum stimulante si pas nécessairement toujours convaincante de mon point de vue. Navré que la nuance vous échappe.

      Le critique vous remercie de votre intervention et vous salue bien

  2. Albert dit :

    Eh bien, quelle agressivité…

    Sans doute parce que plusieurs hypothèses se révèlent vraies: le critique n’a pas acheté le livre mais l’a reçu sans le payer (mais ne l’annonce pas spontanément); le critique connaît personnellement l’auteur, et pas seulement pour être passé près d’une table de dédicace un jour de salon; la critique digresse en effet en parlant de bien autre chose que le livre, et pour des raisons sans lien avec celui-ci – bref, prend prétexte du livre pour parler d’autre chose.

    Sinon, et puisque la nuance semble avoir échappé au critique, je voulais dire est que, si toutes les autres fiches sont du même genre, cela signifie simplement que le cliophage ne sait pas réfléchir sur un texte pour en comprendre le sens, ne sait pas « critiquer » (au sens noble) un texte, et/ou ne sait pas transmettre cette analyse dans un note. Il reste au niveau de propos de comptoir, de lieux communs.

    On n’a tout simplement rien appris sur le livre après avoir lu le cliophage. Le cliophage est inutile.

  3. Cliophage dit :

    Très bien. Le Cliophage se satisfera donc humblement d’avoir permis à Albert de se défouler anonymement sur son propre espace. Quant à Albert, souhaitons sans trop y croire que l’incident attire son attention sur la nécessité de recourir aux plus élémentaires convenances.

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