Viva el general presidente, pas toujours où l’on croit

viva alcazarL’association des mots « militaire » et « politique » fait assez rarement naître spontanément des images de démocratie heureuse et apaisée. « La guerre est chose trop sérieuse pour être laissée aux militaires » persiflait Clemenceau. Et la politique ?

tapiocaIl est vrai que des militaires accédant au sommet du pouvoir exécutif, on conserve quelques saisissants exemples assez peu compatibles avec un authentique idéal démocratique. Il suffira de mentionner sans esprit de hiérarchie Bonaparte, Franco, Pétain, Horthy, Antonescu, Jaruzelski, Pinochet, les « colonels » (puisque la Grèce est d’actualité); et que dire des éternelles querelles entre le général Alcazar et le général Tapioca… (ou plus historiquement et largement, la longue histoire des pronuciamientos du monde latino américain comme de certaines républiques africaines).

Et pourtant, tout ceci tient, aussi, d’une certaine fantasmatique simplificatrice. Le général de Gaulle malgré une vision « forte » du pouvoir exécutif a t-il jamais basculé dans la dictature ? La démocratie portugaise ne fut-elle pas restaurée par une poignée d’officiers subalternes ? Bolivar ne fut-il pas « el libertador » de l’Amérique latine ? Estiguarribia, vainqueur de la guerre du Chaco, ne fut-il pas président élu du Paraguay ? Le maréchal-président MacMahon put-il empêcher la République de s’installer ? Boulanger n’a t-il pas renoncé à la renverser ? Bref, rien n’est si simple.

Les Etats-Unis, terre de liberté et de… généraux-présidents :

Presidential-seal_us_militaryMais l’exemple le plus frappant de la présence régulière de militaires au sommet de l’état sans incompatibilité démocratique manifeste est sans doute celui des Etats-Unis. Il est ironique de lire sous la plume d’Elisée Reclus en 1865 que beaucoup s’étaient convaincus pendant la guerre de Sécession que la démocratie américaine était inévitablement vouée à disparaître sous la botte d’un général victorieux, tant ce mécanisme semblait paraitre naturel aux contemporains du vieux continent. Or, on peut au contraire être frappé par un double phénomène singulier : 1) l’incroyable stabilité de la démocratie américaine en dépit de plusieurs « secousses » historiques de grande ampleur, dont une ayant failli sonner la partition du pays. 2) l’étonnante récurrence de l’uniforme (certes remisé dans un placard pour l’occasion) dans les hautes sphères politiques du pays : sur les 44 présidents s’étant succédés en un peu plus de deux siècles à la tête de l’exécutif américain, 30 ont été officiers dans l’armée ou dans la marine dont pas moins de 12 ont porté à un moment ou un autre un uniforme étoilé de général. Et l’on n’évoquera pas ici ceux qui « auraient pu » être présidents mais ne furent que des candidats malheureux, tel Winfield Scott ou George McClellan, ou auraient pu concourir mais ne le voulurent pas, tel Douglas MacArthur. Or loin d’être, le plus souvent, de simple façade, cette carrière militaire, fut-elle parfois brève, s’est généralement doublée d’une expérience réélle et directe du service actif et du combat.

Petit tour d’horizon vaguement prosopographique :

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George Washington

A tout seigneur tout honneur : George Washington, « père de la nation », général en chef de l’armée continentale lors de la Révolution fut le premier élu de l’exécutif américain. En 1976, un vote spécial de la représentation nationale l’éleva à titre posthume au rang de general of the armies, plus haut rang possible dans la hiérarchie militaire américaine, équivalent à la dignité européenne de Maréchal et dont le seul autre bénéficiaire est John Pershing, en récompense de son rôle de général en chef des armées américaines pendant la Première guerre mondiale.

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Dwight Eisenhower

Vient ensuite dans l’ordre hiérarchique Dwight D. Eisenhower simple colonel de l’US Army en 1941, quatre ans plus tard General of the Army (général d’armée, cinq étoiles) pour avoir conduit victorieusement la campagne alliée en Europe pendant la Seconde guerre mondiale. Il est élu président des Etats-Unis sous l’étiquette du parti Républicain en 1952 puis réélu en 1956.

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Ulysses Grant

Au troisième rang se trouve Ulysses S. Grant, simple capitaine démissionnaire de l’armée régulière avant la Guerre de Sécession, général en 1861, lieutenant-général (général de corps d’armée, grade alors le plus élevé existant à l’époque) en 1863, general of the Army en 1866, élu président des Etats-Unis en 1868 et réélu en 1872.

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Zachary Taylor

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Andrew Jackson

Au delà de ces trois figures célèbres et emblématiques de l’histoire américaine, neuf autres, sans doute moins familières du public français, ont également porté les étoiles de général avant leur mandat présidentiel : Andrew Jackson, major-général de la guerre de 1812, vainqueur de la bataille de la Nouvelle Orléans en 1815, et 7e président américain (1829-1837) et qui avait commencé sa carrière à 13 ans comme estafette; mais aussi le très éphémère William Harrison (9e président, pendant quelques jours en 1841), Zacharie Taylor, héros de la guerre du Mexique mort après un peu plus d’un an de mandat en 1850, Rutherford Hayes successeur de Grant et major-général pendant la guerre de Sécession, ou James Garfield, héros de la bataille de la Chickamauga en 1863, 20e président, assassiné après six mois de mandat en 1881. Franklin Pierce, Andrew Johnson, vice-président et successeur de Lincoln, Chester Arthur et Benjamin Harrison auront par ailleurs tous bénéficié du grade de général de brigade (brigadier-general), que ce soit à titre régulier, dans l’armée volontaire ou dans la milice de leurs états respectifs.

theodore roosevelt

Teddy « bear » Roosevelt, colonel de cavalerie et héros de la charge de la colline de San Juan à Cuba en 1898, président des USA de 1901 à 1909

Par ailleurs, on notera que onze autres présidents américains, dont Theodore Roosevelt, Harry Truman, Richard Nixon ou Gerald Ford – le premier titulaire de la prestigieuse médaille d’honneur du congrès pour la guerre contre l’Espagne de 1898 – furent à un moment ou un autre officiers supérieurs, et six (dont John Kennedy, Jimmy Carter, Ronald Reagan, et George Bush père et fils officiers subalternes, mobilisés au cours de la 2e guerre mondiale, de celle de Corée ou du Vietnam). Enfin, deux (James Buchanan, et Abraham Lincoln) auront été de simples soldats engagés volontaires, l’un au cours de la guerre de 1812 l’autre lors de la guerre du Faucon Noir en 1832.

Au total, seuls douze présidents des Etats-Unis, soit à peine plus d’un quart, dont les plus célèbres sont Woodrow Wilson (celui des quatorze points), Edgar Hoover, Franklin Roosevelt, Bill Clinton ou Barrack Obama n’auront jamais à un titre ou un autre porté l’uniforme de leur pays.

La prochaine fois (peut-être), l’étonnante stabilité de la démocratie américaine en dépit de l’étonnante récurrence des assassinats, ou tentatives d’assassinat, de ses présidents.

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A propos Cliophage

Historien et Journaliste; Spécialiste d'histoire militaire contemporaine (XIXe - XXe siècle), défense & plus si affinités
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