DJANGO UNCHAINED : REGLEMENT DE COMPTE A CANDIELAND (ou : l’esclavage c’est pas beau mais le meurtre en série, ça peut passer)

DjangoUnchainedIl est des films dont l’aura et l’accueil critique dithyrambique amènent à se dire un soir : « Mâtin ! il faut que je voie ça ».

Parmi eux, certains se hissent très haut parmi votre panthéon personnel.

D’autres non.

Tel est le cas en ce qui me concerne de Django unchained, le revenge-western-spaghetti-movie de 2012 à la sauce Quentin Tarantino sur fond de Sud profond et d’esclavage avant la guerre de Sécession. Pendant quelques dizaines de minutes, on pense qu’un chef d’oeuvre est en train de se mettre en place et puis l’on déchante, on commence à s’ennuyer, on sursaute parfois un peu, et lorsque le générique de fin défile on ne peut retenir un… « mouais, bon, voilà voilà ».

La rigueur historique ? A vrai dire, on s’en moque un peu, l’intérêt de ce genre d’oeuvre ne résidant pas dans son authenticité de détail qu’on laissera à la furie exégétique de quelque-uns; cela dit, quelques éléments sont si énormes qu’ils viennent tout mettre par terre : la dynamite qui n’existe pas en 1858, année qui par ailleurs aurait du mal à être située « deux ans avant la guerre de Sécession » (1861), à moins qu’on ne considère la guerre déclenchée par la Sécession de la Caroline du Sud le 20 décembre 1860. Bref, des détails, encore des détails, mais si gros, accumulés et évidents qu’on imagine que le reste de l’analyse de la société de l’époque doit être à l’avenant, c’est à dire au mieux très très très approximative.

Bingo.

Django 3

What’s up herr Doktor ?

Que dire d’abord sur ce Django ? Il sait lire (mal) ce qui constitue déjà une rareté (mais après tout, son mentor teuton a pu lui donner des cours du soir). Il tire bien, très bien, la nuit même de son improbable libération et avec une précision à faire pâlir n’importe quel tireur d’élite contemporain. Au fusil d’abord, au revolver ensuite. Il monte à cheval avec la grâce et l’élégance d’un sudiste accompli (bien que n’en ayant pas le droit, c’est fort)… Tout cela, aussi, s’accumule, petites incohérences d’un scénario hâtif et d’un script poussif destinés à transformer l’esclave « farouche et blessé » en « héros » authentiquement wagnérien pour les besoins de la cause et les yeux de la belle Brunehilde (Broomhilda, donc).

Mais ces incohérences ne sont finalement rien au vu du descriptif apocalyptique de la société sudiste antebellum – noire et blanche – au fin fond de l’enfer sur terre lui-même, j’ai nommé le damné, le brûlant Mississippi. Il est vrai que quelques flèches du Parthe à la vision strictement manichéenne savamment déroulée viennent brièvement insuffler quelques espoirs de profondeur, de briser la lourdeur ambiante en déroutant le spectateur : l’attitude brutale et calculée de Django envers les esclaves, le cours de phrénologie à table que rien ni personne ne vient contredire (parce que la croyance en est solidement ancrée à l’époque, de même que le concept de différenciation raciale), les relations presque « normales » dans la maison du maître (du moins, pas moins « normales » que celle des domestiques en livrée de l’Europe-pas-esclavagiste-du-tout de la même époque). Mais l’on déchante vite au final de ces quelques incises d’humanité complexe et contextualisée.

Django 2

L’affrontement final ? Pas vraiment…

Bilan, la upper class sudiste y est abjecte à souhait, avec la déclinaison de tous les archétypes du genre issus de la fantasmatique traditionnelle : Big Daddy ? Un vieux satyre paternaliste suggéré au milieu de son harem, a mi-chemin entre Boss Hogg (pour ceux qui connaissent), pervers pépère et un proto-grand-dragon-klaniste avant l’heure qui n’a pas les yeux en face des trous (un des rares sourires du film); Calvin Candie ? Un maître aussi « raffiné » que capricieux, limite psychopathe (Mais avouons que Leonardo di Caprio le campe avec brio, sans doute le meilleur acteur du film).

La cruche

Lara Lee Candie-Fitzwilly essayant de ne pas tâcher sa belle robe

La frangine ? veuve modèle, « Southern Belle » (et tais-toi), la cruche vide dans toute sa splendeur, soupçonnée, tant qu’on y est, de coupables faiblesses incestueuses pour son bellâtre de frère (qui n’a pourtant évidemment que l’embarras du choix entre sa maitresse fardée et attitrée façon Sally Hemings et la foultitude de chair fraiche à disposition). Pas beaucoup d’épouses ici, ni d’enfants, ni même de voisins perfusés à la morale chrétienne et à la bienséance pour mettre un peu de désordre dans le tableau, et pour cause : il faut bien que la tyrannie (blanche et masculine) s’exprime dans toute sa terrifiante horreur et passe le temps en dilapidant son capital humain dans d’improbables et vains combats de « gladiateurs » voire en transformant par simple caprice un esclave fugitif dans la force de l’âge en pâtée pour chiens sous les rires gras de l’assemblée de petits blancs… (soupir).

T'as vu Bob, j'ai déjà l'uniforme pour dans deux ans.

T’as vu Bob, j’ai déjà l’uniforme pour dans deux ans.

Car oui, c’est possible, les « white trash », les « petits blancs », sont plus caricaturaux encore; forcément, le manque d’éducation vous comprenez : sans exception sales, d’une intelligence pouvant varier de la débilité légère à l’imbécilité profonde, d’une cruauté absolue et sans limite, vraisemblablement consanguins depuis vingt-cinq générations, bref le lamentable tableau de la déchéance humaine naviguant entre Mississippi Burning (bis), Delivrance (grouik, grouik !) et les nanards de série Z où de jeunes citadins en Summer break viennent s’encanailler et accessoirement se faire découper en rondelles à la tronçonneuse chez les ploucs du marais… (re-soupir).

Django 4

Il n’y a pas que les cheveux qui ont blanchi…

Restent les noirs du coin. Beaux, fiers, l’oeil farouche, soumis par la terreur mais la vengeance vissée au fond de la prunelle, un peu ahuris parfois, sauf… le kap… le traitre, ahhhh, le traitre… Bref, rien ici de l’authentique société servile, complexe, à bien des égards beaucoup plus digne mais plus tragique, plus solidaire aussi, très matriarcale et dont les femmes présentent souvent une personnalité méritant infiniment mieux que la vision quasi uniforme de « soubrette soumise à disposition » qui s’en dégage ici. Le statut d’esclave se transmettant par la mère et le mariage n’étant reconnu qu’à la discrétion des maîtres et sans jamais prendre de valeur « légale » (cérémonie du balai), les hommes sont souvent impuissants à « protéger » leurs familles et leur statut s’en ressent; à l’inverse, si les femmes n’y parviennent pas toujours (on se souviendra de la Case de l’Oncle Tom), elle s’y emploient souvent avec la dernière energie et souvent beaucoup plus d’efficacité qu’on ne l’imagine.

Brunehilde attend son Siegfried au pays des Bonbons.

Brunehilde attend son Siegfried au pays des bonbons.

Django unchained est donc malgré un thème méritant mille fois d’être abordé, de bons moments, de bonnes idées et quelques touches tarentinesques pas désagréables, globalement mal fichu, trop long et surtout simpliste et manichéen à souhait, ne faisant justice et honneur ni aux uns ni aux autres. Ce n’est pas rare mais simplement décevant. Il est surtout malsain entre deux fulgurances éphémères; au racisme exacerbé et sans nuances des uns répond un autre à la mode Nat Turner : « écartez-vous les noirs, pour votre sécurité, non pas toi Stephen… » Il y avait pourtant matière, ô combien, à dépeindre cette période tragique et ce phénomène épouvantable que fut (qu’est ?) l’esclavage. Le postulat de départ avait de « l’allure » et trahissait une réalité authentiquement lourde et terrible : vendu séparément de sa femme pour briser leurs liens et leur volonté de « forte-têtes », un esclave miraculeusement devenu libre risque tout pour la retrouver. Mais au-delà de quelques belles saillies scénaristiques ça et là, de quelques surprises (« je n’ai pas pu résister, désolé »), de rares angles de vue émouvants et authentiques (la hiérarchie de la domesticité servile; le fouet, qui n’était pas si fréquent qu’on le pense à une époque où les « bienfaits » des châtiments corporels comme vecteurs de discipline étaient loin d’être réservés aux esclaves, mais qui restait dans le Sud le symbole visible du pouvoir absolu des maîtres), le sang gicle à gros bouillons et la haine taiseuse et aveugle est érigée en vertu cardinale parce que vous comprenez, refroidir du « blanco » au quintal est un passe-temps qui apparaît non seulement acceptable mais justifié voire salutaire; toujours ça que la Confédération n’aura pas…

Ceux là ont pris un peu d'avance; ça reste artisanal

Ceux là ont pris un peu d’avance; mais ça reste artisanal

Bon. Drôle d’époque où l’on voue Robespierre (exemple au hasard) aux gémonies et où l’on tresse des couronnes à l’esprit de vengeance indistinct et aveugle… Comme l’écrivait Lonnie Bunch, directeur du National Museum of African American History and Culture « je comprends le pouvoir de la satire et le fait qu’il s’agisse « juste d’un film », mais l’histoire de l’esclavage mérite une description beaucoup plus nuancée, réaliste et respectueuse ».

Voilà.

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A propos Cliophage

Historien et Journaliste; Spécialiste d'histoire militaire contemporaine (XIXe - XXe siècle), défense & plus si affinités
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