Biographie du maréchal Joffre (Remy Porte)

JoffreTout à la fois historien chercheur et officier supérieur, spécialiste de la Première guerre mondiale, Rémy Porte nous offre à l’occasion du centenaire de 1914 une superbe biographie de celui qui fut de 1911 à la fin 1916 la « tête » de l’armée française et à ce titre le principal responsable de son destin au cours de la première moitié de la « Grande guerre », le général Joseph Joffre.

Le nom de Joseph Joffre nous est à la fois familier et lointain et à dire vrai, les ouvrages consacrés à ce personnage clef ne sont pas si nombreux, pour la plupart pas si récents (on trouve le Joffre de Jean-Paul Huet chez Anovi en 2004, très synthétique, celui d’André Bourachot chez Bernard Giovanangeli en 2010, plus conséquent mais entièrement centré sur la guerre elle-même et sa préparation) et souvent très tranchés dans leur parti-pris (Frankel, l’âne qui commandait des lions, Italiques, 2004).

Je n’avais pas moi-même avant d’ouvrir cet ouvrage d’opinion si tranchée ni si définitive, pour ou contre le taiseux de Rivesaltes, au délà de quelques images simples et contradictoires (d’aucuns diront « d’Epinal ») : Contre le Joffre responsable (mais pas coupable ?) du carnage de l’été 14 puisque en charge à la fois des « méthodes » de l’armée française et du plan de bataille (en fait de mobilisation et de concentration), le fameux plan XVII; contre celui qui prétend « grignoter » les lignes allemandes à coup de dizaines de milliers de Poilus en 1915; contre celui qui mégote les moyens à Verdun pour préserver « son » offensive de la Somme; « pour » au contraire le responsable d’une mobilisation parfaitement « huilée » et admirablement réussie, pour le « chef » au sang-froid extraordinaire de la Marne, celui du « il y va de l’honneur de l’Angleterre M. le Maréchal » asséné, poing sur la table, à French et celui, triomphant, de la tournée américaine, bâton de maréchal en main.

Autant l’avouer, mon opinion ne sera guère plus tranchée après lecture du Joffre de Rémy Porte mais infiniment plus nuancée et « subtile ». Car l’ouvrage nous offre un portrait d’une remarquable profondeur analytique tout en restant parfaitement fluide et compréhensible, évitant absolument de se noyer dans les détails indigestes de la comptabilité militaire tout en décortiquant point par point les éléments des débats remis dans leur contexte – complexe – de l’époque.

Bien au delà de l’empathie naturelle du biographe avec son sujet, du portrait humain de Joffre – comparé du bout des lèvres à Churchill, (qui lui aussi « s’est gravement trompé » mais a su « tenir sa place aux moments les plus graves ») et du renvoi dans leurs 22 mètres de certains commentateurs (« Lorsque le danger est passé, classiquement, ceux qui n’ont pas eu à prendre les décisions les plus sévères se découvrent de nouvelles compétences et n’hésitent pas, dans le calme retrouvé, à manier l’éloge ou la critique ». Et pan), Rémy Porte montre ici l’énorme bénéfice de sa double spécialisation professionnelle pour ce type d’étude : en historien, il analyse, documents en main, avec tout le recul nécessaire les circonstances, les enjeux et les choix, leur portée, leurs limites. En militaire, et officier supérieur, il « sent » précisément le fonctionnement d’une administration si particulière avec ses coteries, ses lourdeurs, ses travers et ses mérites, ses rivalités d’armes et ses jalousies personnelles (« Comment, un sapeur à la tête d’un corps d’armée ? Vous n’y pensez pas ! ») remettant toujours en perspective les implications pratiques de telle ou telle décision ou la vision que peut avoir chacun des acteurs depuis son propre poste et dès lors, de ses propres responsabilités. A cet égard, les explications de la genèse, de la nature et de l’éxécution du plan XVII sont particulièrement réussies tout comme celle des limogeages (qui débutent dès les grandes manoeuvres d’avant guerre nous rappelle l’auteur) ou des profondes nuances à apporter à la question de « l’offensive à outrance », les officiers de 14 n’ayant pour la plupart pas même lu les règlements souvent mis en cause (diffusés juste quelques semaines avant la guerre), et fondant pour l’essentiel leur pratique sur des acquis bien antérieurs à l’arrivée de Joffre à la tête de l’armée. Dont acte. A quelques détails « techniques » près dont la démonstration ou la formulation semble pouvoir se discuter (la question des régiments de réserve par exemple), l’ensemble apparaît parfaitement convaincant et l’on quitte assurément ces presque 400 pages avec une image renouvelée et nuancée d’une personnalité complexe à défaut d’être franchement sympathique.   

On se plaira en outre, et ce n’est pas la moindre qualité d’une « vraie » biographie, à replacer Joffre dans sa propre histoire (parfois un peu brièvement à mon goût mais il est vrai que l’attente concernant un tel personnage est ailleurs pour la plupart des lecteurs), celle du fils de viticulteur catalan bénéficiant de l’ascenseur républicain, du jeune officier polytechnicien jeté brièvement dans les « deux sièges » de Paris de 1870 et 1871, l’expérience coloniale, l’icône laique quasi déifiée après la Marne… L’histoire n’est évidemment pas faite que de « grands personnages », tout au moins de personnages « en responsabilités », mais ils y ont leur part et peut-être a t-on un peu trop tendance à l’oublier aujourd’hui dans le grand balancier des approches historiographiques. Bref, il « fallait » une vraie bonne biographie complète et moderne du maréchal (un peu) « oublié ». Nous l’avons.

Porte (R), Joffre, Perrin, février 2014, 430pp // ISBN 978-2-262-03443-6

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A propos Cliophage

Historien et Journaliste; Spécialiste d'histoire militaire contemporaine (XIXe - XXe siècle), défense & plus si affinités
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