Comediante, tragediante ? La singulière origine du Canard à l’Orange

NPG x165746; Hon. William Douglas-Home by Godfrey Argent

William Douglas-Home (1912-1992)

Le Canard à l’Orange. Le nom vous dit peut-être, même vaguement, quelque chose. Non, il ne s’agit pas de gastronomie. Certes il serait difficile de porter cette pièce de théâtre (oui voilà, vous y êtes) au pinacle de la « grande culture » mais il n’en reste pas moins qu’elle figure sans avoir à rougir au rang des classiques du boulevard très régulièrement montés depuis les années 70 avec un succès qui ne se dément pas. Jean Poiret, Pierre Mondy, Michel Roux, Ugo Tognazzi, plus récemment Gérard Rinaldi, Evelyne Leclerq ou Grace de Capitani, y ont notamment associés leur nom, au théâtre ou au cinéma et on ne doit plus compter les diffusions télévisées à la mode de « Au théâtre ce soir ».

Bon. Et alors ami Cliophage, où veux-tu en venir ?

Alors cette pièce est l’adaptation d’une oeuvre originale anglaise à succès, The secretary bird, écrite en 1967 par William Douglas-Home, parmi une cinquantaine d’autres pièces dont certaines feront l’objet d’adaptations cinématographiques. L’auteur est d’ailleurs le frêre cadet d’Alec Douglas-Home, brièvement Premier-ministre Tory de Grande Bretagne en 1963 – 1964.

Ah ? Sans blague. Et… (bis) ?

Secretary birdEt le monde serait peut-être privé de ce monument de l’art vivant qu’est Le Canard à l’Orange sans un « incident » particulier orientant la carrière de son auteur et nous ramenant, cette fois, avec un peu plus de sérieux, aux heures tragiques de la Libération, et plus précisément celle du Havre en septembre 1944, lors d’une opération baptisée « Astonia ».

Quel rapport ? En 1939, William Douglas-Home compte parmi les appeasers, ne cachant pas son opposition à une guerre qu’il juge « inutile ». Par la suite, il militera contre la politique alliée de « reddition inconditionnelle » définie en particulier lors de la conférence de Casablanca de 1943, se présentant à plusieurs reprises sans succès à des élections partielles comme candidat indépendant opposé à Churchill. Mais dans le contexte de péril national du mois de juillet 1940, il n’en a pas moins intégré l’armée de Sa Majesté pour suivre une formation d’officier à l’académie militaire de Sandhurst. A l’été 1944, le « pacifiste » William Douglas-Home est donc lieutenant dans l’armée royale au 7th Buffs (Royal East Kent Regiment), un régiment d’infanterie* récemment reconverti en unité blindée comme 141st Regiment du Royal Armoured Corps et devant en septembre participer à la libération du Havre.

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Le Havre, ville martyre après les bombardements et les combats de la Libération

A cette époque, la ville, déclarée Festung, c’est à dire forteresse à défendre à tout prix, selon la directive d’Hitler du 19 janvier 1944, représente une épine sur la route du 21st Army Group britannique qui doit être extraite au plus vite. Pour ce faire, les Alliés mettent les moyens : la ville et le port avaient déjà été frappés par des bombardements mais le 5, ils sont ravagés par un véritable « carpet bombing » en règle qui n’en laisse qu’un champ de ruines et tue plusieurs milliers de civils.

Douglas-Home en est d’autant plus ébranlé que le commandement qui s’apprête à donner l’assaut, refuse d’accepter la demande allemande de faire évacuer la population civile dans l’idée, sans doute, de faire hâter la reddition.

Canard à l'OrangeC’est alors que la carrière du jeune lieutenant de 32 ans bascule. Son unité devant participer à l’offensive – qui sera un plein succès militaire, le Havre étant libéré par les forces anglo-canadiennes en deux jours, du 10 au 12 septembre –  il refuse d’obtempérer, même indirectement, comme officier de liaison. Mis aux arrêts pour insubordination, il entreprend de prévenir la presse de ce qu’il considère être un déchainement de violence inutile. Cette fois, c’est la cour martiale et une peine de prison ferme. Pour William Douglas-Home, la guerre est finie. Sa carrière d’officier tout comme sa carrière politique sont brisées. 

Quel chemin aurait été le sien sans cet « incident » et ses conséquences ? On ne peut le dire. Toujours est-il que quelques semaines à peine après sa libération, l’aristocrate trentenaire choisit de se réfugier dans l’écriture de comédies qui dès 1947 connaissent un grand succès à Londres. Ce succès ne se démentira pas et donnera vingt ans plus tard, entre bien d’autres, The Secretary Bird, le Canard à l’Orange dans son adaptation française.

Et voilà comment, la Seconde guerre mondiale, la tragédie du Havre, et la compassion d’un officier anglais pour le sort des populations normandes auront contribué, au moins de façon indirecte, aux grandes heures du théâtre populaire. William Douglas-Home est mort en 1992.

* Enfin, un des nombreux bataillons du régiment. Ne cherchez pas, c’est l’armée anglaise, donc c’est compliqué. 

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A propos Cliophage

Historien et Journaliste; Spécialiste d'histoire militaire contemporaine (XIXe - XXe siècle), défense & plus si affinités
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