L’étrange victoire, c’était Itter…

Benoit Luc Otages d'HitlerImaginez un château médiéval autrichien perché au sommet d’un éperon rocheux dans le cadre bucolique des Alpes tyroliennes.

Imaginez en les remparts sillonnés par quelques gardes arborant la sinistre tête de mort de la SS-Totenkopfverbande et leurs molosses, comme dans – la comparaison s’arrête là – n’importe quel camp de concentration du III. Reich.

Imaginez un parterre de personnalités politiques et militaires de la IIIe République abattue. Dans un coin, Edouard Daladier, le taureau du Vaucluse (aux cornes d’escargot ajoutait Chamberlain) moult fois ministre et président du conseil, bronzant nu comme un ver sous le regard réprobateur de la compagne de Léon Jouhaux, ancien leader de la CGT tandis que Paul Reynaud, dernier Président du conseil avant le funeste été 40, son « assistante » Christiane Mabire, le général Gamelin et le fils du « Tigre » Clemenceau jouent au Deck Tennis comme sur le pont d’un paquebot de luxe. Dans la salle à manger toute proche, deux ex ministres de Vichy, le général Weygand et le « Mousquetaire » Jean Borotra discutent de la capture du second dans les toilettes du château après une énième tentative d’évasion à moins que ce ne soit de l’arrivée de « la soeur » (de Gaulle) et de son époux au sein de la petite communauté…

Imaginez, au cours des premières journées de mai 1945, le bouleversement de l’approche des libérateurs de la 7e armée américaine. Le commandant de Dachau arrivant en personne à Itter pour s’y suicider; ses subordonnés de la petite garnison SS s’égaillant dans la nature où de petits groupes de nazis jusqu’au-boutistes lorgnent déjà sur le château et son gratin de « prisonniers »; l’homme à tout faire croate et le cuisinier tchèque s’offrant courageusement pour ramener à vélo la cavalerie consistant finalement en un unique char américain et un major de la Wehrmacht qui vient de retourner sa veste avec sa vingtaine de conscrits…

Imaginez un véritable petit siège en règle; Reynaud, Borotra, le colonel de la Rocque, pistolet-mitrailleurs à la main faisant le coup de feu aux côtés de leur protecteurs, dont un capitaine Waffen-SS réquisitionné pour l’occasion; le char américain pulvérisé par un obus de 88 de même que la chambre de Gamelin, décidément malchanceux. La libération enfin, la vraie, sous l’œil de reporters américains après une nuit et une journée d’angoisse. 

Harding Last BattleA la fois comédie burlesque et drame authentique qu’aucun cinéaste n’aurait pu présenter au public avec le moindre soupçon de crédibilité, telle est pourtant l’histoire des « déportés d’honneur » du château d’Itter, cage dorée où Hitler avaient relégué ses otages de marque, au cas où… Cette histoire, deux auteurs l’ont récemment sortie de l’ombre où elle était tombée : le Français Benoit Luc d’abord,  dans ses « otages d’Hitler », ouvrage paru de façon un peu (trop) confidentielle en 2011 chez Vendémiaire et qui loin de se limiter à Itter, embrasse l’ensemble du phénomène finalement bien oublié (et très divers) des quelques centaines de « déportés d’honneur » français dans le Reich; L’Américain Stephen Harding ensuite, dans un ouvrage qui vient à peine de sortir (et qu’on verra très certainement traduit prochainement), The Last Battle, relatant, en apportant la vision et les sources américaines, l’étrange « alliance » de circonstance et la libération singulière d’Itter à la façon d’un road movie épique mais fort bien mené.

A ne pas manquer.

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A propos Cliophage

Historien et Journaliste; Spécialiste d'histoire militaire contemporaine (XIXe - XXe siècle), défense & plus si affinités
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6 commentaires pour L’étrange victoire, c’était Itter…

  1. Yann Mahé dit :

    Eh eh eh ! Quelque chose me dit que le Cliophage est en train de préparer quelque chose à ce sujet pour le prochain « Batailles & Blindés »… 😉

    • Cliophage dit :

      Tu crois ?. 😉

      • J’y avais pensé aussi, après la sortie du bouquin en anglais.
        Mais plus trop le temps là (lol).

      • Cliophage dit :

        Au passage, ça me paraît être une bonne illustration pour le débat que tu relayais ce matin sur FB. Intéressant de voir comment l’histoire « récit » ainsi mise en scène déclenche un intérêt immédiat alors que l’épisode était en principe de longtemps connu (via les mémoires de Daladier et Reynaud notamment et le livre de Benoit Luc – que je recommande – il y a deux ans). A moins que ce ne soit juste la prime au « made in USA »…

  2. Oui, c’est d’ailleurs fréquent : le grand public « découvre » des choses déjà mises en avant par l’historiographie, et parfois depuis longtemps. Il y a donc pour certains sujets une articulation qui ne se fait pas… et qui peut laisser la porte ouverte à n’importe quoi et n’importe qui.

    ++

    • Cliophage dit :

      La preuve 😉
      C’est je crois le problème de la segmentation critique entre « l’histoire divertissement (intelligent) » et « l’histoire science ». On avait déjà échangé là dessus me semble t-il au sujet du bouquin de Loran Deutsch. On se heurte toujours au même mur : On ne sensibilise pas le plus grand nombre à l’astronomie à coup d’équations intégrales et de données spectrométriques, ni à l’histoire en négligeant la part de rêve et d’émotion.

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