De l’art subjectif et délicat d’accommoder les sources

Rien ne remplace le témoignage direct, source à la fois la plus passionnante et la plus exigeante. Je l’aime brut et intégral, ma préférence allant d’ailleurs au journal, recueil intime d’impressions immédiates et fugaces, plutôt qu’aux mémoires, dialogue entre l’ego et la postérité.

Dans les deux cas, j’aime ses longueurs, ses vides, ses faiblesses, sa subjectivité, ses épanchements, ses mensonges et ses confidences plus ou moins calculées; l’empathie avec l’auteur y est un risque fréquent, la conservation du recul et d’un esprit critique une exigence de chaque instant. J’aime que le témoin, admirable ou détestable, ignore la fin de l’histoire et finisse par me convaincre de l’ignorer aussi.

Bref, en tant que lecteur, la présence d’un intermédiaire entre le manipulé et le manipulateur me pèse bien souvent. En tant qu’historien, je la sais cependant indispensable et les commentaires d’un spécialiste constituent la plus précieuse des lanternes. Reste que l’équilibre est à cet égard bien délicat à trouver. Trop envahissant pour de bonnes ou de mauvaises raisons (A. Beevor dans les Carnets de guerre de Vassili Grossman m’a laissé , malgré par ailleurs le grand intérêt de l’ouvrage, cette impression), il phagocyte son témoin, tronçonne et noie sa pensée, semble in fine prendre sa place. Trop discret, il devient inutile et l’on se prend tout autant à s’agacer de sa présence intruse et inutile entre soi et les fantômes du passé. L’exercice est donc infiniment difficile et je citerai aujourd’hui au menu deux ouvrages dans lequel il est de mon point de vue (évidemment subjectif) parfaitement réussi :

Le premier est l’ouvrage de Rémy Porte publié cette année chez SOTECA / 14-18 éditions présentant les mémoires du général Maurice Sarrail de son commandement sur le front d’Orient entre 1915 et 1917. Sans doute le grand oublié parmi les grands chefs français de la Grande guerre, Sarrail est assurément le plus politique, controversé et ses mémoires sont en quelque sorte le prototype de l’écrit de justification personnelle a posteriori. On pensera ce qu’on voudra du personnage (à voir notamment la recension de Jean-Dominique Merchet, « pacha » du blog « Secret défense ») mais cette fois à lumière d’une remarquable exégèse en règle du lieutenant-colonel Porte, l’un des meilleurs spécialistes français de la Première guerre mondiale dont je ne peux que vous inviter – si ce n’est fait – à découvrir les travaux et l’abondante bibliographie directement sur son blog « Guerres et conflits ».

Le second est le journal de guerre intitulé « voyage en Amérique » du prince (Louis) Philippe d’Orléans, Comte de Paris, petit-fils du roi Louis-Philippe et longtemps héritier présomptif du trône sous le nom de Philippe VII. Celui-ci, à l’âge de 23 ans à peine, à la fois par envie de vivre par la guerre une expérience personnelle et par intérêt à se construire une image propre à rallier un jour en France l’opinion libérale sur son nom, s’engage brièvement avec son frère dans l’armée nordiste pendant la guerre de Sécession sous le parrainage attentif de son oncle le Prince de Joinville. En 1861-62, il sert activement comme capitaine au sein de l’état-major de l’Armée du Potomac du général McClellan, jusqu’à la fameuse campagne de la Péninsule qui se solde d’ailleurs par un échec et dont il nous livre une description unique. Ce journal de guerre, remarquablement rédigé, publié chez Perrin avec le concours de la fondation Saint Louis en 2010 est présenté et annoté par Farid Ameur, spécialiste du XIXe siècle américain et de la guerre de Sécession.

Dans ces deux ouvrages, toutes les clefs de compréhension nécessaires sont fournies au lecteur sous la forme d’abondantes notes lui tendant une main secourable sans le forcer pour autant à se détourner plus que nécessaire de son objet. L’ensemble est parfaitement éclairé et discuté, comme il se doit pour des chercheurs de ce niveau, avec une érudition sans faille et sans jamais se départir d’une critique méthodique et intransigeante de leur objet. Ce qui est plus rare, ou moins automatique dans ce type d’ouvrage, c’est le style alerte donné aux commentaires avec ce qu’il faut de modestie intellectuelle pour ne pas se substituer au témoin.

Deux lectures que je recommande, vous l’aurez compris, vivement pour peu que vous intéressiez à l’une ou l’autre de ces périodes, et pas nécessairement d’ailleurs sous l’angle strict de l’histoire militaire.

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A propos Cliophage

Historien et Journaliste; Spécialiste d'histoire militaire contemporaine (XIXe - XXe siècle), défense & plus si affinités
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Un commentaire pour De l’art subjectif et délicat d’accommoder les sources

  1. PORTE dit :

    Bonsoir,
    Et merci pour ce commentaire très sympa de mon dernier livre. J’espère que cet avis sera partagé. Amicalement et à très bientôt.
    REMY

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