Où l’on parle d’armées, d’horlogerie, de X et de Y

Au détour d’une saine et édifiante lecture, je tombai sur un extrait comparatif sous forme d’une saisissante (tout au moins dans le contexte d’un chaud et studieux après-midi) métaphore horlogère que je m’empresse de vous faire partager :

« Voici la comparaison que je fais de l’armée X à l’armée Y : l’une est une horloge dont toutes les roues s’enchâssent parfaitement l’une dans l’autre; la machine va toujours à la même manière et est remontée exactement à la même heure. Celui qui en tient la clef ne s’en sert jamais pour la retarder ni pour l’avancer; il laisse tout dans le même ordre qu’il a formé et monté.

L’autre est une quantité suffisante de rouages bien finis, bien polis, tout prêts pour faire une excellente horloge, dont on confie le soin à un horloger, qui ne trouve pas encore les rouages assez parfaits et y retouche sans cesse.

Enfin arrive une occasion ou, à grand frais, la machine est montée; elle avance, elle retarde; celui à qui on en a confié la clef avance de même ou recule les aiguilles. Il touche sans cesse au coq. On crie après lui, on dit que c’est sa faute. On prend un autre horloger. Celui-ci rajoute une pièce à une roue, en ôte une à une autre roue, trouve tel ressort trop faible, tel autre trop fort; il fait de nouvelles dépenses; il change son horloge; enfin la machine va bien !

Pendant quelque temps, on a plus besoin de savoir l’heure qu’il est, et on démonte l’horloge. On se contente d’en tenir chaque roue bien propre et bien luisante, et on est persuadé que – dès qu’on voudra les rassembler – cela sera tout aussi bon, cela ira tout aussi juste que l’horloge de son voisin. On reste longtemps sans avoir besoin de l’heure qu’il est; les horlogers meurent, et on a plus que des faiseurs de roues… » 

X, Y ? Petit bonus ludique sollicitant la curiosité et la perspicacité du lecteur, je ne mentionne pas la source ni la date et j’ai rayé deux adjectifs.

Que cachent « X » et « Y » ? (sachant bien sûr qu’il s’agit de nationalités)

De quelle période date cet extrait ?

Je ne demande pas la source, à moins d’avoir lu le même ouvrage ou d’être vraiment le meilleur ami de Google (et en plus il y a un piège) on ne peut guère la deviner, et non, il n’y a rien d’autre à gagner que ma considération. 

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A propos Cliophage

Historien et Journaliste; Spécialiste d'histoire militaire contemporaine (XIXe - XXe siècle), défense & plus si affinités
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7 commentaires pour Où l’on parle d’armées, d’horlogerie, de X et de Y

  1. tschok dit :

    Je tente: la Prusse et l’Autriche, source Frédéric II ( Le grand), la période, ben le XVIIIième s, et le piège serait de penser à Clausewitz.

    On peut associer ça à Voltaire, qui aimait bcp les histoires d’horlogerie.

  2. Cliophage dit :

    Bonjour et merci pour la tentative. Joli tir, logique et inspiré, en partie dans la cible.
    Quelle partie ? Je garde encore un peu le suspens 😉

  3. tschok dit :

    Merci (pour vous) et merdum (pour moi)!

    Je sèche et pourtant, cette métaphore horlogère, je suis sûr de l’avoir croisée quelque part.

    Pour moi, la métaphore horlogère, c’est le XVIIIième s. Avant, l’horloge est un objet d’art mais la précision n’est pas au rendez-vous. Après, le progrès scientifique et technique a mobilisé d’autres forces (la vapeur, la chimie, le charbon, l’électricité) qui ont fait reculer le genre horloger dans la hiérarchie des thèmes qu’on mobilise pour exprimer l’idée de précision, elle-même devenue secondaire par rapport à l’idée de production de la force.

    Mais la métaphore horlogère reste toujours présente malgré tout: on ne peut donc écarter le XIXième s, où la montre à gousset est devenue un objet bourgeois.

    Le style est fluide, simple (pas de construction compliquée) et non typé. Le vocabulaire est courant (sauf le mot coq, dans l’acception visée par l’auteur) et la sémantique des phrases renvoie à des situations pratiques, concrètes en fonction du coût, du temps, du nombre de pièces et du travail.

    Le locuteur pourrait être un étranger francophone, ou non, donc traduit. Il pourrait être français en parlant de son époque, ou non. Si je fais l’hypothèse (un peu au pif en fait) que le locuteur parle de ce qui lui est contemporain et qu’il est francophone, j’ai encore trop d’hypothèses possibles.

    Sur la thématique: le locuteur compare deux modèles. Un modèle d’armée où tout est assemblée et où tout s’ajuste, mais le modèle reste conservateur: il se perpétue tel qu’il est, il persévère dans son être de façon spinozienne (donc culturellement centre Europe).

    Mais, il y a un autre modèle d’armée, qui aligne un nombre de pièces suffisant, chacune étant bien polie, bien travaillée, mais on devine que l’horloge n’est pas assemblée et que le rassemblement de l’armée ne se produit qu’occasionnellement.

    Là on pense De Guibert ou Moltke.

    Mais, ensuite on lit qu’il est question de démonter l’horloge (l’armée) pendant une durée assez longue. Donc il y a eu une période de paix et démobilisation de la force, qui néanmoins subsiste dans son ossature. On entretient cette ossature en se persuadant que cela suffira en cas de retour de la guerre: il suffira de remettre du muscle sur tout cela et hop.

    Sauf dit le locuteur qu’à ce moment là on se rendra compte que l’armée n’est pas qu’un habit musculaire sur un tas d’os, c’est un assemblage. On aura que des faiseurs de roue (des techniciens, des ouvriers) pas des horlogers (des stratèges, des gens qui savent).

    On ne pourra pas réanimer l’horloge.

    Le locuteur à énormément de distanciation par rapport au sujet: il le pose en terme globaux et d’histoire, donc à un échelon stratégique, tout en faisant une comparaison pratique entre deux armées, qui sont des modèles, et qui sont des adversaires séculaires ayant différent types de rassemblement de la force, après des périodes assez longues de paix.

    Les deux adjectifs que vous avez gommés soit se rapportent directement à la nationalité (vous les avez gommés pour cette raison précise: il n’y aurait plus de jeu), soit sont typiques, donc trop évocateurs (par exemple: « impérial » ou révolutionnaire »).

    L’air de rien, ça fait penser à beaucoup de situations possibles incluant les guerres indiennes.

    J’ai droit à un joker?

    • Cliophage dit :

      Analyse remarquable, je suis impressionné !
      Et puisque personne d’autre ne s’est risqué, je vous récompense par un indice supplémentaire avant de donner la réponse définitive : oui c’est bien le XVIIIe et vous avez avez résolu l’une des deux inconnues; beau résultat d’ores et déjà.
      La source est doublement piégée car 1) de seconde main et vraisemblablement « ramassée » si ce n’est paraphrasée ce qui atténue les conclusions à tirer du style proprement dit, et 2) pas de la plume d’une quelconque figure historique majeure.

  4. Cliophage dit :

    Et le combat cessa, faute de combattants 🙂

    Les réponses étaient donc : x= prussienne y= française ; le texte date de 1786, et il est prêté à un certain Comte d’Andelarre, de retour d’un voyage spécialement effectué en Prusse afin de voir de près la glorieuse armée du grand Frédéric II, l’année même de la mort du monarque. « tschok » avait donc cerné la chose pour une bonne part.

    L’extrait cité est tiré (et là était le piège) d' »Armées étrangères, essais de psychologie militaire », ouvrage de 1900 d’Emile Manceau; oeuvre particulièrement intéressante et même tout à fait singulière de par sa démarche consistant à étudier les ressorts profonds des « nations en armes », plutôt que de pratiquer l’éternel alignement de chiffres de statistiques et d’ordres de batailles dont les ouvrages militaires du temps sont essentiellement composés. Il est téléchargeable sur le site de la bnf.

    Pourquoi ce texte a attiré mon attention ? Parce qu’il m’a fait l’effet d’un clin d’oeil de l’histoire en évoquant la permanence de la perception française du « modèle » allemand en matière militaire, prenant au fil du temps et du renversement des statuts parmi les grandes puissances continentales les proportions d’un véritable complexe d’infériorité : Manceau cite donc ce texte antérieur à la Révolution, antérieur à Iéna, antérieur à l’ascension de la Prusse comme puissance dominante, pour illustrer sa propre analyse, post 1870, de l' »admirable » organisation allemande. On trouvera tout au long du siècle, malgré 14-18, avant et après 1940, ces envolées comparatistes faites en règle générale au détriment de la nation « latine », évidemment en déclin, nécessairement désordonnée, systématiquement inefficace …. On trouverait d’ailleurs, en quittant le domaine strictement militaire, quelques analogies saisissantes dans l’actualité. Passons.

    Et on en oublierait presque le destin de cette Allemagne-modèle, qui après avoir été brièvement triomphante lors de son unité dans les années 1860 ne le fut plus jamais par la suite, nonobstant les spectaculaires mais heureusement bien éphémères conquêtes du nazisme. Un modèle qui fut toujours dans le camp des vaincus mais qui a largement écrit l’histoire comme le font normalement les vainqueurs et que l’on semble malgré tout regarder sur le plan de l’organisation militaire et sur quelques autres avec une admiration envieuse. Je n’en conclus rien, mais le fait interroge.

  5. tschok dit :

    Il me restait beaucoup d’hypothèses à éliminer, malgré tout.

    Mais en tout cas merci pour cette stimulante énigme et aussi pour la source.

  6. le lecteur dit :

    Merci pour cette référence, et aussi pour la source !

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