Confederate First Stand… Comment a débuté la guerre de Sécession ?

L’événement passe évidemment inaperçu chez nous, surtout en ces temps de crise : ce n’est pas notre histoire, laquelle sombre par ailleurs peu à peu dans les limbes des vertus devenues inutiles, si ce n’est encombrantes, pour le citoyen moderne. Regards au sol, minute de silence, regrets éternels.

N’empêche. Les États-Unis commémorent depuis un an le cent-cinquantenaire du plus grand et du plus fondateur des drames de leur histoire. Par contrecoups évidents pour qui se penche sur la marche du monde depuis cette époque, la chose n’est pas sans lourdes incidences sur la nôtre. Cet événement, c’est la Guerre de Sécession disputée entre le Nord « libre » et le Sud « esclavagiste », l’Union et la Confédération, entre 1861 et 1865. Quatre ans d’un conflit de plus en plus furieux et destructeur qui fera 600000 morts sur le sol américain. Pour disposer d’un repère comparatif, c’est un tiers de plus que lors de la Seconde guerre mondiale pour une population américaine d’alors quatre fois et demi inférieure (31 millions en 1860, 139 millions en 1945). Un Américain sur 50 est tombé en quatre ans en uniforme bleu de l’Union ou gris de la Confédération, comme un Français sur 25 tombera soixante ans plus tard et dans le même laps de temps en pantalon rouge ou bleu horizon dans les tranchées du Nord et de l’Est. Il est vrai que les techniques de mise à mort de masse de nos contemporains issues de la Révolution industrielle auront dans l’intervalle fait de nombreux progrès comme elles ont continué à en faire depuis.

Dans le précédent billet nous nous étions interrogés sur sa fin. Nous abordons aujourd’hui son déclenchement avant, peut-être, d’en examiner les origines puis le déroulement. Vous cherchez une logique à cet ordre des choses ? Soyez rassurés,  il y en a une.

États libres (roses), états esclavagistes (gris) et territoires sous administration fédérale (vert) à la veille de la guerre. Le Kansas (vert clair) est admis comme 34e état (libre) de l’Union au moment même de la Sécession sudiste

Une guerre pour abolir l’esclavage ?

Largement méconnue sous nos longitudes européennes (bis repetita placent), la guerre de Sécession est pourtant historiquement capitale à la fois comme point de départ de l’ascension des États-Unis vers le rang de grande puissance mondiale et comme prototype des guerres dites « totales » du XXe siècle.

Elle traine néanmoins ça et là quelques clichés diffus qui ont la vie dure. Ce conflit serait ainsi avant tout une guerre d’abolition de l’esclavage. Comme l’a écrit récemment dans le New York Times l’historien américain Craig Symonds dans un bref descriptif du conflit, « on peut légitimement considérer que la cause de la Guerre de Sécession fut la croissance de la puissance du Nord – à la fois économique et politique – et la peur qu’elle a provoquée dans les états du Sud ».

Voilà qui est inattendu n’est il pas ? Hélas et en effet, au début des années 1860, le sort et la dignité des quatre millions d’esclaves Noirs des états sudistes – où ils sont parfois plus nombreux que les blancs – ne pèse encore guère dans la balance. Lorsqu’il est élu en novembre 1860, Abraham Lincoln, figure de proue modérée du tout jeune parti Républicain n’envisage nullement d’imposer l’abolition dans les états qui le pratiquent en toute légalité constitutionnelle au nom du droit des états et de la propriété privée.

Comment d’ailleurs le pourrait-il ? Au mieux espère t-on dans le camp Républicain en maîtriser l’expansion en l’interdisant dans les nouveaux territoires de l’Ouest s’ouvrant à la colonisation. Les véritables abolitionnistes sont quasi inexistants au Sud mais aussi très minoritaires au Nord, plus encore ceux mus par une quelconque vision égalitaire des droits des blancs et des noirs. L’électorat démocrate nordiste, bien qu’échaudé par l’arrogance aristocratique de la caste des planteurs du Sud, professe ouvertement un racisme outrancier, même dans le contexte du milieu du XIXe siècle. Quant aux rares qui envisageraient de faire la guerre pour l’émancipation, tel John Brown exécuté après une tentative de soulèvement armé des esclaves de Virginie en 1859, ils font figure de révolutionnaires aussi fous que dangereux auprès de la plupart de leurs concitoyens.

La Sécession n’est pas la guerre (air connu)

Abe Lincoln

Il faut dire que l’élection de Lincoln est un modèle de ce jeu électoral américain complexe et parfois déroutant : très largement élu au nord, il n’a bénéficié d’aucune voix (et n’a le plus souvent pas même été représenté) dans les états du « Dixieland » profond votant massivement pour le candidat démocrate de la fraction sudiste. Avec moins de 1,9 millions de voix sur 4,7 millions de votants, Lincoln est même très loin de disposer de la majorité absolue au plan national. Mais dans un étrange jeu à quatre qu’il serait laborieux de détailler ici, il a remporté suffisamment d’états et donc de grands électeurs pour s’installer à la Maison Blanche. Ce seul fait constitue pour les Sudistes radicaux une déclaration de guerre de la part du Nord. Car parmi les peurs évoquées par Symonds figure non pas la fin mais la circonscription stricte de l’esclavage, que l’on nomme alors pudiquement « l’institution particulière », et par là la transformation du Sud en une sorte de « réserve indienne » vouée à moyen terme à l’extinction. L’argumentaire sudiste est écœurant aux chastes oreilles modernes comme il l’était déjà parfois à celles de l’époque : les esclaves sont des propriétés comme les autres. Heureux et bien nourris (la preuve, ils chantent !), leur servitude respecte l’ordre social et divin en les empêchant de s’abandonner à l’oisiveté et à l’alcool ou pis encore, de se « mélanger » avec les dignes et pâles filles du Sud. Et puis, payer l’abondante main d’œuvre nécessaire à la minutieuse culture des champs du « Roi coton » ? Vous n’y pensez pas, vous voulez notre ruine !

Bref. La Sécession, plusieurs fois évitée au cours des années précédentes au gré de compromis bancals entre les deux « factions », est prononcée unilatéralement et unanimement par la représentation de Caroline du Sud le 20 décembre 1860. Six autres états sur les 34 de l’Union d’alors, Mississippi, Floride, Alabama, Georgie, Louisiane et Texas suivent au début de 1861 pour former en février les États Confédérés d’Amérique.

« Jeff » Davis, premier et unique président de la Confédération

Mais la Sécession n’est pas la guerre et un étrange statu quo s’installe pendant les premiers mois. Au Sud, les « unionistes conditionnels » ne désespèrent pas de trouver un compromis acceptable tandis qu’au Nord, on affecte souvent de ne voir en la sécession qu’un bluff destiné à faire pression sur la nouvelle administration. Les préoccupations de Lincoln nouvellement entré en fonction relèvent de la quadrature du cercle : ne pas donner de prétexte aux sécessionnistes d’entamer les hostilités ni surtout aux états encore hésitants du haut-sud – zone « tampon » entre les deux mondes – de les rejoindre, tout en préservant la dignité du drapeau américain.

Avril 1861, Sumter, cette fois c’est la guerre !

Le basculement survient en avril 1861. Subtile manœuvre de Lincoln ou enchainement incontrôlable d’événements inévitables, les historiens sont toujours partagés. Quoi qu’il en soit, le 12 avril, les milices confédérées rassemblées à Charleston et commandées par un général de Louisiane d’origine créole au nom « délicieusement français » de Pierre Gustave Toutant de Beauregard canonnent le fort Sumter. La cause ? Le drapeau fédéral y flotte encore. Lincoln avait le choix entre ravitailler la minuscule garnison, casus belli pour les « mangeurs de feu » du Sud, ou l’abandonner comme le reste des arsenaux fédéraux en territoire sudiste en provoquant la Sainte et nationale colère de ses concitoyens humiliés. Il a choisi… de temporiser. La fougue aveugle et impatiente du gouvernement confédéré a fait le reste.

Dès lors, tout va très vite : Les États-Unis n’ont presque pas d’armée permanente en temps de paix, juste quelques milliers de soldats répartis dans de lointaines garnisons de l’Ouest (cette situation perdurera peu ou prou jusqu’à la 2e guerre mondiale, les choses ayant bien changé depuis). Cette armée microscopique est en outre profondément désorganisée par la démission en masse de la plupart des officiers originaires du Sud. Alors que la Confédération mobilise déjà des forces, Lincoln appelle 75000 volontaires pour « réprimer  la sédition ». Dans les états du haut-sud, esclavagistes mais jusque là hésitants, le prétexte donné aux radicaux est trop beau : la Virginie, la Caroline du Nord, le Tennessee et l’Arkansas basculent dans la Sécession, la renforçant considérablement sur tous les plans et lui apportant le concours de certains généraux de grand talent tel le Virginien Robert Lee. Le Missouri entame une guerre civile dans la guerre civile tandis que le Kentucky prétend à une impossible neutralité qui ne durera que quelques mois. Autour de Washington, le Maryland et le Delaware bien que fortement agités de soubresauts sécessionnistes restent finalement dans l’Union.

La guerre éclate au Fort Sumter en baie de Charleston, Caroline du Sud

La guerre sera courte et joyeuse (air connu, bis)

De part et d’autre, on s’organise, croyant en une guerre courte. Les abyssales différences démographiques, économiques et industrielles (les états libres sont plus de deux fois plus peuplés que les états esclavagistes si l’on considère la population blanche – 18,5 millions contre 8 – et dix fois plus industrialisés) ne comptent pas encore : on règlera ça entre hommes, en une bataille. Le Congrès de la Confédération doit se réunir à Richmond, en Virginie, nouvelle capitale du Sud choisie comme une ultime provocation à moins de 200 kilomètres de Washington. Le Nord hurle par presse interposée : l’armée doit être à Richmond avant cette date, disperser les milices sudistes et arrêter toute la clique confédérée.

Avec retard, les masses de volontaires à peine dégrossis du Nord se mettent en marche vers la rivière Bull Run. En face, les jeunes sudistes les attendent non loin de Manassas. Les mouvements sont laborieux et on compte seulement 18000 hommes de chaque côté pour ce premier carnage « officiel » de la guerre qui se déroule le 21 juillet 1861. Il est hésitant et maladroit au plan de « l’art militaire » et dure toute la journée. Un millier d’hommes tombent et ne se relèveront plus. Trois mille autres sont blessés ou capturés. Mais ce sont les Yankees qui lâchent prise et finissent par s’enfuir, les yeux hagards. Ils ont « vu l’éléphant » (selon l’expression consacrée outre-atlantique pour désigner le baptême du feu) et ne l’ont pas supporté. Le Sud triomphe et croit avoir gagné son indépendance.

Manassas / Bull Run, premier affrontement d’ampleur de la guerre. La défaite saisit le Nord d’effroi et apporte au Sud un illusoire sentiment de sécurité lourd de conséquences

La guerre devait durer encore près de quatre et la bataille de Bull Run / Manassas ferait figure d’aimable escarmouche en comparaison des batailles futures dont les noms résonnent encore puissamment dans l’imaginaire américain : Shiloh, Antietam, Gettysburg, Atlanta, Appomatox…

Une autre histoire qui mènera à terme à la destruction de la « civilisation sudiste » à l’abolition de l’esclavage et à un nouveau départ riche de difficultés mais surtout perspectives pour une Union refondée.

Une autre fois, si vous êtes bien sages.

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A propos Cliophage

Historien et Journaliste; Spécialiste d'histoire militaire contemporaine (XIXe - XXe siècle), défense & plus si affinités
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2 commentaires pour Confederate First Stand… Comment a débuté la guerre de Sécession ?

  1. Bir-Hacheim dit :

    Et hop ! Le Cliophage dans ma blogoliste !
    😉
    Bir-Hacheim

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